Bruno Le Maire : l’addiction aux privatisations

L'épisode de la mise en scène de l’idéologie libérale financière dans la publicité pour la privatisation de la Française des Jeux montre montre l'addiction de Bruno Lemaire pour les privatisations.

On souhaite sincèrement aux proches de Bruno Le Maire qu’il ne soit pas dans la vie privée l’image qu’il donne dans le public : glacial et sûr de lui. La personne est le support d’une attitude d’humanité disait Emmanuel Mounier, un auteur chrétien qu’Emmanuel Macron aime citer et que Bruno Le Maire aura croisé dans ses humanités. La personne du ministre de l’économie porte l’attitude de l’aristocratie contemporaine : certitude en ses capacités intellectuelles, de son expertise et de l’absence d’alternative au modèle néo-libéral. Né à Neuilly d’un père cadre dirigeant de Total et d’une mère issue de l’aristocratie de province, il a fréquenté les meilleurs établissements scolaires catholiques parisiens, il est agrégé de lettres modernes, diplômé de Sciences-Po, l’ENA et Normale-Sup. A côté de lui, Emmanuel Macron fait figure d’arriviste de province sous-diplômé.

Chacun à ses origines qui lui donnent un capital dans le champ social. Elles ne sont pas critiquables en elles-mêmes : l’origine est une donnée propre à chaque personne, elle est le point de départ d’un parcours qui, lui, peut être analysé, surtout s’il s’agit de personnalités politiques en charge des affaires publiques. En voilà un qui a su valoriser son capital social hérité de ses origines familiales. A sa sortie de l’ENA, il intègre le corps des conseillers des Affaires Étrangères où Dominique de Villepin le repère puis l'entraine au secrétariat général de la présidence de la République, ensuite au ministère de l’intérieur et enfin à Matignon où il devient secrétaire général : un beau parcours dans la haute fonction publique. Il a su gérer l’héritage politique de Jacques Chirac en choisissant le bon camp puisqu’il devient secrétaire d’Etat aux affaires européennes puis ministre de l’agriculture de 2007 à 2012 pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. En 2012 la première circonscription de l’Eure, de Jean-Louis Debré qui entre au Conseil Constitutionnel, lui est apportée sur un plateau alors qu’il ne devait connaître de la Normandie que les tableaux de production laitière et fromagère préparés par son cabinet pour les négociations de la politique agricole à Bruxelles.  En 2016, à la primaire de la droite il fait un score honorable, permettant à la droite libérale, atlantiste, Louis-Philipparde, technocratique mondialisée, de se compter et de rallier en fin de campagne Emmanuel Macron qu’il avait qualifié trois mois plus tôt « d’homme sans projet ni conviction », il doit savoir de quoi il parle.

Alors que toute sa formation universitaire et sa carrière ont été payées par les finances publiques, chez notre ministre de l’économie, la privatisation des biens publics ce n’est pas un projet ou une conviction, c’est une seconde nature, comme une obsession œdipienne : tuer le patrimoine d’Etat dont il a la gestion. En vendant la Française des Jeux, il n’hésite pas à expliquer qu’il rend aux Français une partie de leur patrimoine. On aurait pu croire en un lapsus, mais non, chez cet esprit rationnel cela exprime ce qu’il pense consciemment : ce qui appartient à la Nation, n’appartient pas aux Français. On aura rarement vu une campagne publicitaire aussi indécente : la mobilisation des gueules cassées de la première guerre mondiale pour vendre la loterie nationale qui prospère sur l’addiction au jeu des gueules cassées de la pauvreté. A cette occasion l’austère ministre a muté en stagiaire de BTS action commercial en tête de gondole chez Carrefour : dix actions achetées, une action gratuite ! En fait d’addiction, cet épisode navrant de la mise en scène de l’idéologie libérale financière montre d’abord la dépendance chronique de Bruno Lemaire pour les privatisations.

Pendant qu’il était directeur de cabinet du premier ministre Dominique de Villepin, il a supervisé la cession du réseau autoroutier à quatre géants des travaux publics, au moment où les investissements de l’Etat dans les années 70/80 génèrent des bénéfices. Les heureux bénéficiaires se font maintenant une marge nette de 22% en moyenne par an. Il est en passe de réussir la privatisation des aéroports de Paris pendant que la privatisation de l’aéroport de Toulouse en 2016 pilotée par son prédécesseur à Bercy, Emmanuel Macron, montre qu’elle a été un échec industriel et un gros succès financier pour le groupe chinois bénéficiaire de l’opération. En 2019, même Emmanuel Macron a du le recadrer sur une cession des parts de Renault qu’il envisageait en pleine tourmente Goshn, c’est dire. On sent toutefois qu’il hésite à privatiser les 150 barrages hydroélectriques comme l’exige la Commission Européenne, calculateur il temporise moins pour des raisons techniques que d’opportunité de calendrier. Il assume la remise de la Légion d’honneur au directeur du géant américain de fonds de pension BlackRock France parce qu’en dernière analyse la réforme de la retraite n’est qu’une gigantesque privatisation de fonds sociaux au bénéfice d’assurances privées dont la violence symbolique du nom, BlackRock, résonne comme en écho de celles des Black-blocs des manifestations de 2019.

 

 

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