Le PS et la dynamique du FSM

Le PS et la dynamique du Forum Social Mondial : vérité au delà du Sahara, mensonge en deçà ?

 La 11e édition du FSM s’est tenue à Tunis du 26 au 30 mars.  Pendant 4 jours, plus de trente mille militants altermondialistes venus du monde entier se sont réunis sur le campus de l’université de Tunis et ont partagé dans plus de 900 ateliers auto gérés leurs expériences militantes et associatives pour l’émergence possible d’un autre monde que celui imposé par la mondialisation libérale. Le mot d’ordre du Forum repris de la révolution tunisienne était : dignité ! Pour la première fois 4000 organisations altermondialistes venues de tous les continents se retrouvaient dans un pays arabe.

 Amusons nous un peu. Tapons sur Google : FSM/parti socialiste. Cette simple expérience du marqueur numérique du PS ne récapitule bien sûr pas l’action politique du PS mais elle n’est pas inintéressante : apparemment pour le parti, l’histoire du processus de Porto Alegre s’est arrêtée à Dakar en 2011. Hormis une interview récente de Chiko Witaker, l’un des fondateurs brésiliens du FSM, vous trouverez en première page l’interview de Henri Weber qui conduisait l’importante délégation du parti en 2011 : Martine Aubry, Harlem Désir, Jean Marie Cambadélis, Benoît Hamon. Ce même Hamon, alors porte parole du parti, qui explique doctement que dans le contexte des révolutions arabes, le FSM est le lieu où il faut être, the place to be, pour comprendre le monde et ses luttes contre la mondialisation néo libérale. En page une et deux de Google, on y voit Martine au grand Marché de Dakar, Martine à l’ambassade, Martine avec SOS Médecins, Martine avec Lula, Martine avec Youssoun N’dour. La collection complète de la série est disponible sur Amazon. Deux ans plus tard pour Tunis, silence radio de la part du PS, pas une image, pas une analyse. Pourriah Amirshahi député de la 9e circonscription des Français de l’Etranger a cependant fait le déplacement à la tête d’une petite délégation. Une présence politique du PS qu’on dira plus discrète qu’en 2011, en maniant la litote et sans froisser l’intéressé. Pourquoi ce décalage ? Avançons quelques explications : deux conjoncturelles dues aux agendas politiques et une plus structurelle liée à l’absence de réelle pensée du PS sur le phénomène altermondialiste.

 En janvier 2011, nous étions à un plus d’une année des présidentielles, les primaires n’avaient pas encore eu lieu et le Sofitel était un hôtel à Dakar, celui de la délégation du parti, avant d’être celui de New York. Le Sénégal est un pays où les liens politiques avec le PS ne posent pas de difficultés particulières, au contraire. Ségolène Royal, qui faisait bande à part, comme d’habitude, est née à Dakar. La région du Nord et la mairie de Lille mènent des coopérations décentralisées d’envergure au Sénégal. Un anti-sarkozisme de bon aloi, à peu de frais, était jouable quatre ans après le calamiteux discours de Dakar du Président. Succès assuré auprès des mouvements sociaux africains. Se montrer avec la société civile anti système d’en haut pouvait être utile comme marqueur de gauche anti mondialiste. Bref affichons nous à Dakar, au Sénégal, le pays africain que le parti aime, surtout après les déboires avec le Front Populaire Ivoirien.

 Deux ans plus tard, avec la Tunisie, cela semble redoutablement plus complexe. Les révolutions arabes parties de Tunisie ont pourtant une portée considérable et peuvent commencer à faire l’objet d’analyse. Le PS est au pouvoir en France, cela demande un peu de prudence de communication politique, on peut le comprendre. En effet dans le contexte tunisien, les liens du parti avec les partis politiques tunisiens sont problématiques du point de vue de la gauche tunisienne. Le PS a très tôt milité pour l’exclusion du parti de Ben Ali de l’internationale socialiste, ce qui fût fait début 2011. Dont acte. C’est le soutien affiché au parti Ettakatol, l’un des trois partis au pouvoir, membre de l’internationale socialiste, dirigé par Mustafa Ben Jaâfar également président de l’assemblée constituante, qui pose une vraie difficulté. Ettakatol a accepté d’entrer au gouvernement en participant à la Troïka avec le parti islamiste Ennhada et le CPR un parti, certes laïque, mais très libéral d’un point de vue économique. Une double alliance inacceptable pour le Front Populaire Tunisien qui regroupe maintenant une douzaine de petits partis de gauche qui n’avaient pu se rassembler aux premières élections post révolution. Ils se préparent pour les prochaines prévues avant la fin de l’année. Toutes les enquêtes annoncent le laminage d’Ettakatol. Les partis politiques ne peuvent s’exprimer en tant que tel dans le cadre du FSM, c’est inscrit dans la charte du FSM adoptée en 2005, mais trois semaines après l’assassinat du leader de gauche Chokri Belaïd, la réussite du FSM à Tunis était une étape importante pour la recomposition en cours de la gauche tunisienne. Un peu plus d’un mois avant le FSM une délégation parlementaire française menée par Elisabeth Guigou avait été reçue par le président d’Enhada. Grosse colère de Mélenchon qui connaît très bien la gauche tunisienne et qui accuse alors le PS de pactiser avec les fascistes verts. Il parle des islamistes, bien sûr. Ambiance. Il avait toutefois oublié qu’un membre de son parti faisait partie de la délégation. Peu importe. Olivier Besancenot et Pierre Laurent ont fait le déplacement de Tunis. Dans ce contexte volatil voir un hiérarque socialiste de premier plan se faire huer dans les allées de l’université sous l’oeil des caméras aurait été de la mauvaise communication politique, on en convient.

 Surreprésentation du parti à Dakar, sous-représentation à Tunis. Vérité au delà du Sahara, mensonge en deçà. Les agendas FSM du PS de 2011 et 2013 ont un point commun : ils démontrent que le parti comprend le processus de Porto Alegre d’abord comme un mouvement politique et non pas comme un espace d’élaboration d’alternatives. Les éditions du FSM servent ou ne servent pas son propre agenda politique de court terme. C’est une grosse erreur de perspective et d’analyse sur le processus, sur l’altermondialisme en général.

 Il est difficile dans le cadre d’un article de décrire le foisonnement des idées, souvent opposées, et de détailler le contenu des 900 ateliers participatifs. La place de l’islam dans les sociétés arabes était centrale, bien évidemment. Les questions liées aux migrations internationales, à la justice, à la criminalité financière, à la démocratie participative et citoyenne, aux luttes sociales, aux modèles économiques, à l’environnement, aux droits sociaux, à l’égalité entre les femmes et les hommes, aux territoires occupés en Palestine ont été largement débattues dans cet espace conçu dès le départ comme un forum d’échange en contrepoint du Forum économique de Davos. Les organisations de solidarité internationales françaises étaient présentes. Le CRID et Coordination Sud[1] avaient envoyé deux importantes délégations qui ont animé à elles seules une cinquantaine d’ateliers. La CGT à l’inverse de la CFDT, s’implique énormément dans le processus et développe une stratégie d’alliance assez novatrice avec le monde associatif. Les associations des diasporas maghrébines en France étaient là, elles avaient largement participé à la présence forte des révolutions arabes dans l’espace public français et européen.

 Pourtant les médias français se sont désintéressés de l’événement et on annonce à nouveau, (cette critique apparaît depuis sa création) un essoufflement du phénomène. Ce n’est pas la réalité. L’originalité politique du Forum, au delà de la richesse des thèmes qui y sont débattus, est son mode de fonctionnement. Une sorte de couple moteur lui permet d’avancer de se maintenir comme le lieu des débats sur l’avenir de notre monde le plus ouvert aux sociétés civiles et non pas réservé à la cléricature de l’expertise mondiale qui se réunit à Davos. C’est le rapport de force entre d’une part la ligne fondatrice brésilienne qui maintient la vision fondatrice d’un espace ouvert et ne veut pas transformer le Forum en un mouvement et d’autre part les nostalgiques des luttes d’extrême gauche du XXe siècle qui aimeraient faire évoluer le Forum en une nouvelle quatrième internationale, comme un effet gyroscopique, qui lui permet de rester debout. Pour la ligne dite brésilienne, horizontaliste, toujours très influente, le Forum est un moment qui permet à toutes les luttes sociales et politiques de la planète de se rencontrer tous les deux ans et d’échanger sur leurs résultats et leurs méthodes. C’est l’accès aux droits dans toutes leurs dimensions, y compris économiques et sociales qui est le fil rouge de toutes les luttes. On observe effectivement une phraséologie dominante verticaliste et révolutionnaire archéo-marxisante. Un hommage solennel et un peu pompier a été rendu à Chavez. Mais tout cela est plutôt folklorique et relève de la muséographie révolutionnaire de la fin du XXe siècle. Le problème de la gouvernance du FSM a toutefois été travaillé : comment, en maintenant le principe d’ouverture, donner une visibilité et un pilotage plus représentatif au Forum dans un contexte mondial de multiplication des mouvements sociaux ? C’est une vraie question. Le risque de notabilisation du Forum en un agora des société civiles d’en haut, existe. Le danger d’un entre soi peu démocratique, d’une expertise éclairée, est là. Mais ce que le PS ne voit pas, c’est que qu’avait compris Claude Lefort à propos de mai 68[2] : « L’entreprise est à nos yeux exemplaire, si dans l’avenir des luttes révolutionnaires se développent, ce sera par l’initiative d’agitateurs improvisés, indifférents aux consignes des syndicats, même s’ils sont syndiqués, en marge des partis politiques, petits et grands, capables de saisir une occasion (…) de faire la démonstration pratique que la même révolte travaille les autres secteurs de la société ». Le FSM est un formidable observatoire des révoltes à venir, elles se déclencheront en dehors de toute « raison » de l’histoire, sur un prétexte inattendu, mais leurs genèses, pour un observateur avisé, auront été nécessairement visibles au FSM comme ce fut le cas avec la révolution tunisienne. Le PS au travers de ses associations sœurs (Fédération Léo Lagrange, Fondation Jean Jaurès) gagnerait à développer une stratégie d’appropriation du processus.

 La répression de grèves pendant la durée de l’événement et le blocage d’organisations altermondialistes algériennes à la frontière ont terni ces quatre jours, cependant on peut estimer que les organisateurs et le gouvernement ont chacun bénéficié du succès de l’évènement. Paradoxalement l’image d’Enhada et du gouvernement sortent renforcées du FSM. La grande marche d’ouverture depuis l’avenue Bourguiba jusqu’à l’université s’est passée sans provocation des milices islamistes. Le FSM s’est déroulé normalement, les sujets sensibles comme le droit à l’avortement ou la laïcité ont été abordés sans débordements. Enhada a voulu démontrer l’ouverture du pays en accueillant l’événement. Il a réussi. Et pour l’instant de quoi disposons nous de la part du PS à propos du FSM de Tunis ? Des tweets de Pourriah Amirshahi : « j’ai rencontré l’Union des Générale des Travailleurs Tunisiens ». Pas mal. A t’il analysé le rôle important de ce syndicat dans l’avant révolution ? On l’espère. « Moi à l’ambassade de France avec la communauté française ». Normal, un bon élu de terrain travaille sa base. « J’ai mangé avec Bernard Cassen ». Ce dernier lui a t’il expliqué comment il n’est pas encore parvenu à monter la IVe internationale ? « La révolution n’est pas un long fleuve tranquille ». Réflexion profonde et originale, mais mettons là sur le compte de l’humour. Il en faut.

 

Christophe Courtin

 


[1] Les deux principales fédérations d’ONG et d’associations françaises de développement et de solidarité internationale.

[2] Mai 68 : La Brèche. Arthème Fayard 1968.

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