Le tirailleur, le footballeur et le rappeur

La déclaration de Lilian Thuram sur les Blancs a fait polémique. Il retournait simplement le miroir du nègre à la peau noire vers les bourrins décérébrés et leurs hurlements racistes dans les stades qui dévoilent un masque blanc hideux.

En 1916 l’allégorie du tirailleur sénégalais souriant à pleines dents sur une boîte de cacao fixait l’image coloniale française du Noir en France. Dans sa critique de la raison nègre, Achille Mbembé[1]  expliquait la construction sociale du Nègre comme discours et pratique raciale de l’altérité radicale : le Nègre, terme qui renvoie une personne à la couleur de sa peau, est un autre, un impossible soi-même, comme pour antiphraser Paul Ricœur. Depuis la malédiction de Cham, la traite négrière, le code noir, jusqu’à la négritude en passant par le joug colonial et la faillite démocratique des élites politiques africaines, aujourd’hui le migrant transi de froid dans son gilet de sauvetage, le rappeur bling-bling ou le footballeur noir, la généalogie de la figure du nègre montre une construction historique qui nous éclaire sur notre humanité en mutation : le devenir nègre du monde, annonce Achille Mbembé.

 La déclaration de Lilian Thuram dans un journal italien le lendemain des cris de singe des supporters de Cagliari quand le Belge Romelu Lukaku de l’Inter de Milan se concentrait sur son pénalty, a fait polémique : « (…)il est nécessaire d'avoir le courage de dire que les Blancs pensent être supérieurs et qu'ils croient l'être ». En disant cela, il retournait le miroir du nègre à la peau noire vers les bourrins décérébrés et leurs hurlements racistes dans les stades qui dévoilent un masque blanc hideux. Les commentaires qui ont suivi cette déclaration montrent qu’en 2019, plus d’un siècle après les premières affiches Banania, une partie de la France se questionne encore sur ses phénotypes, la couleur de la peau, tout en pensant difficilement son histoire coloniale dans un monde qui bouge et en n’arrivant pas à se voir comme une nation diverse et colorée. Il fallait s’y attendre, les politiciens d’extrême droite, Florian Philippot ou Jean Messiha, candidat du parti de Marine Lepen à Paris, ont voulu le tacler. Ceux qui font de la xénophobie leur fonds de commerce étaient trop heureux de renvoyer l’accusation en racisme anti Blanc à un militant antiraciste influent, noir de surcroit, classique. Plus insidieuses sont les réactions de la LICRA[2]: « La division de la société en groupes de couleur est une lourde erreur qui produira (…) une société fragmentée là où il y a urgence (…) à faire renaître un idéal commun »et du Printemps Républicain[3] :« En parlant ainsi, il valide en effet tout un discours différentialiste et essentialiste (…) Il porte donc ici une lourde responsabilité quand il s’exprime ainsi ».

 Les milieux médiatiques et intellectuels en France, vieux pays de tradition scolastique, sont très à cheval sur le vocabulaire des nouveaux Universaux de l’identité française : êtes-vous raciste ou racialiste ? Islamophobe au Musulmanophobe ? Laïque ou laïciste ? Judéophobe, antisémite ou antisioniste ? Le Noir existe-t-il « ante rem »avant la chose, est-il une idée ou est-il « post rem »,une représentation de la réalité ? L’utilisation d’un article indéfini plutôt que défini a permis à quelques chroniqueurs de démontrer que Lilian Thuram était racialiste. Que reprochent ils à ce dernier en définitive ? De parler du Blanc, de la culture blanche comme d’une catégorie de pensée qui permet de comprendre le comportement de certains de nos concitoyens. Cette catégorisation ouvrirait la voie au racisme et plus grave, remettrait en cause notre universalisme qui fait de toute personne un sujet de droit indépendamment de son sexe, de sa culture, ou de son niveau social.Ils auraient raison s’ils n’oubliaient pas qu’en France, le Noir comme catégorie de pensée n’a jamais posé de problème. En 1919 se tint à Paris le premier congrès de la race noire et en 1956, à la Sorbonne le congrès des écrivains et artistes noirs. En 2016 Alain Mabanckou lors de sa leçon inaugurale au Collège de France pouvait déclarer sans qu’on le lui reproche « Je m’appesantirai également sur l’aventure de la pensée africaine, on parle aujourd’hui de « pensée noire ». Curieusement le mot bougnoule qui désigne les Arabes vient d’un mot Wolof (au Sénégal aujourd’hui) qui veut dire noir. Il désignait le tirailleur noir et par métonymie il est devenu celui qui n’était ni complètement blanc, ni vraiment noir.Comme un pied de nez au livre de Pascal Bruckner[4]qui lui-même renvoyait au titre du poème de Rudyard Kiplingjustifiant la colonisation européenne par le fardeau de l’homme blanc (sa mission civilisatrice et les peuples colonisés) Alain Mabanckou écrivait dans son livre Le sanglot de l’homme noir[5] : « Il n’est pas exagéré d’affirmer que c’est le Blanc qui a inventé le Noir, et que, partant, le Noir a été contraint de définir le Blanc avec le vocabulaire de celui-ci, souvent de façon caricaturale puisque la seule image qu’il en avait provenait d’une rencontre tumultueuse marquée par la ruse, l’invasion, la conquête, la captivité et la domination. » 

 Les États-Unis n’ont pas la même construction historique que la France et la publication d’une monumentale Histoire des Blancs[6]traduite en français, n’y a pas posé de question de principe. Au contraire, dans un contexte de montée en puissance du suprématisme blanc, revigoré par l’élection de Donald Trump, ce livre est une arme intellectuelle pour combattre le racisme. La formule controversée de Lilian Thuram nous rappelle qu’il est grand temps en France de comprendre que les Noirs expriment aussi leur vision du monde dans la langue de Le Clezio[7], de Cheikh Hamidou Kane[8], de Gide[9], d’Amadou Kourouma[10]d’Henri Salvador ou d’un rappeur engagé et qu’ils participent de notre modernité qu’il faut regarder en face dans ce qu’elle a parfois de plus odieux. Les réactions outrées de la LICRA ou du Printemps Républicains après les mots crus de l’ancien footballeur investi dans la lutte antiraciste, sont celles de jardiniers sans imagination, exaspérés par les feuilles mortes d’octobre ou les trous de taupe au milieu des pelouses soignées, des allées rectilignes, des buis taillés au carré et des arbres alignés de leur jardin à la française, du grand siècle et des lumières, immuable, du débat intellectuel sur l’identité de notre Nation où pas un mot, un article, ne doit dépasser. "Les mots sont les leurs, mais le chant est le nôtre", a dit Théophile Obenga[11]dans un poème en hommage à Aimé Césaire

 Lilian Thuram raconte[12]quelorsqu’il pose la question « quand avez-vous entendu parler pour la première fois des Noirs dans votre cursus scolaire ? la grande majorité, pour ne pas dire la totalité de mes interlocuteurs, répond : à propos de l'esclavage. » Franz Fanona écrit : « "Sale nègre" ou simplement "Tiens, un nègre".J'arrivais dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine du désir d'être à l'origine du monde, et voici que je me découvrais objet au milieu d'autres objets.[13] »Nos compatriotes Antillais, Réunionnais, Guyanais, de Mayotte, bi nationaux ou filles et fils d’Africains connaissent cette réalité qui les révolte parfois mais qui ne les empêche pas de vivre. Eux-mêmes d’ailleurs ne sont pas exempts de racisme. Ainsi le devenir nègre universel d’Achille Mbembé n’est pas réservé aux Noirs et peut prendre deux chemins : le nègre comme figure d’une humanité déclassée dans la mondialisation, du mauvais côté de la Méditerranée ou du périphérique, et une humanité qui veut reprendre la main, celle des révoltés qui estiment que le respect de la dignité humaine vaut toutes les batailles, celles de Victor Schœlcher, Martin Luther King, Nelson Mandela et tant d’autres.

[1]Achille Mbembé. Critique de la raison nègre.La Découverte, 2013

[2]Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme, fondée en 1927

[3]Fondée notamment par Laurent Bouvet et Gilles Gavreul en 2016 le Printemps Républicain défend une conception des valeurs de la République contre les « défaiseurs identitaires ».

[4]Pascal Bruckner. Le sanglot de l’homme blanc. Le Seuil, 1983

[5]Alain Mabanckou. Le sanglot de l’homme noir.Fayard ,2012

[6]Nell Irwin Painter. Histoire des Blancs. Éditions Max Milo, 2018    

[7]Lire Onitsha, Le chercheur d’or

[8]Lire l’Afrique Ambiguë

[9]Lire Voyage au Congo

[10]Lire Les soleils des indépendances

[11]Théophile Obenga, linguiste et philosophe congolais né en 1936

[12]Lilian Thuram. Mes étoiles noires.Éditions Philippe Rey 2011

[13]Frantz Fanon.Peaux noires masques blancs. Éditions du Seuil, 1971

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.