Ronds Points

Le rond-point est le lieu de ralliement des gilets jaunes et la cellule de base de leur organisation politique. Il succède à la barricade dans l’imagerie des émeutes populaires qui ont émaillé notre histoire. Le premier décembre, celui de l’Etoile a été l’épicentre de la secousse qui a ébranlé la France.

Depuis plusieurs années la société française, comme l’automobiliste de Raymond Devos, est entrainée dans le sens giratoire d’un rond-point où toutes les sorties sociétales de nos difficultés françaises sont des sens interdits. Faut-il une réforme de l’impôt pour le rendre plus juste et réduire les inégalités ? Non, sens interdit, le ruissellement des riches vers les pauvres le fera. L’ISF sera maintenu. Faut-il attaquer de front la question climatique en engageant une vaste réorganisation de nos modes de vie et de l’aménagement du territoire ? Non, sens interdit, une fiscalité écologique ajustée sera suffisante. Faut-il repenser nos institutions pour les rendre plus aptes à intégrer dans le débat public tous les segments de la société française ? Non, notre constitution est bonne, rendons la plus efficace, renforçons sa verticalité et rationalisons le travail parlementaire. Faut-il redonner du sens au lien social en France pour faire société ? Non, nous avons besoin de culture entrepreneuriale et d’adapter l’enseignement aux besoins du marché. Faut-il repenser l’intégration française ? Non, nous avons besoin d’ordre, la limitation des libertés publiques a réglé la question. Toutes les voies de sortie où le collectif et la solidarité priment sur l’individu sont des sens interdits : la contrainte européenne, la compétitivité, la rationalisation budgétaire, l’adaptation au réel, l’absence d’alternative sont autant de barrières métalliques qui bloquent l’accès aux rues adjacentes. Au centre du rond-point, au milieu du vacarme, le nouveau policier sanglé dans son uniforme, depuis sa guérite, siffle et mouline à tour de bras pour fluidifier la circumambulation. Il envisage la distribution de bouteilles d’eau pour éviter la surchauffe et il a installé des chaises pliantes en cercle pour des ateliers de parole.

 Face à cette révolte sociale inédite, les journalistes, les sociologues, les politiques, les experts, les observateurs de la société sont tous un peu comme une poule devant un couteau. Les références historiques, mai 68, les grèves de 63, celles de 48 et de 36, la commune de Paris, Gavroche, les trois glorieuses, la prise de la Bastille, les jacqueries paysannes, sont toutes convoquées mais chacun sent qu’il y a là quelque chose nouveau. Le commentaire binaire et paresseux sur l’opposition de deux France, le rural contre l’urbain, le riche contre la pauvre, le déclassé contre le bobo, côtoie l’analyse plus nuancée sur les ressorts sociétaux de cette crise de défiance citoyenne contre les représentants, les dirigeants et les élites. On pourra gloser sur les origines, les responsabilités et les circonstances des violence ; celles physiques des gilets jaunes, des casseurs qui veulent en découdre, des policiers qui évoluent entre le maintien de l’ordre républicain, la légitime défense, les réactions disproportionnées, voire les provocations, ou celles sociales, des licenciements et de la précarité, mais les images de Marianne la gueule arrachée et des adolescents à genoux, mains croisés derrière la tête, face à un mur, sont là. Elles ont fait le tour des réseaux sociaux et resteront les symboles violents de la perte de sens de notre époque après trente ans de choix politiques qui ont rendu inévitable, voire nécessaire, la crise actuelle.  

 La France des ronds-points s’est rendue visible et s’est faite entendre. Les journalistes et les leaders politiques s’y sont déplacés pour discuter avec ces Français situés dans l’angle mort du rétroviseur médiatique et découvrir la version contemporaine de la lutte des classes que tous pensaient enterrée depuis la chute du mur de Berlin. On les interview avec leur gilet fluorescent dans ces aménagements routiers qui rythment le contournement des villes et canalisent les automobilistes vers les centres d’activité et commerciaux. Au volant de leur voiture, ils y tournent pourtant depuis des années.  «Ils ne disent rien ?", « Que voulez-vous qu'ils disent ! Ils ont l'essence...Ils sont nourris...ils sont contents ! », « Mais...il n'y en a pas qui cherchent à s'évader ? », « Si ! Mais ils sont tout de suite repris », « Par qui ? », « Par la police...qui fait sa ronde...mais dans l'autre sens. », « Ça peut durer longtemps ! », « Jusqu'à ce qu'on supprime les sens. », « Si on supprime l'essence...il faudra remettre les bons. », « Il n'y a plus de bon sens. Ils sont uniques ou interdits[1] ».Alors, forcément, à un moment, ça déborde, les barrières sont forcées, les voies de délestage sont empruntées et la guérite au centre du rond-point brûle avec les pneus. Saura-t-on retrouver une circulation fluide autour de nos monuments républicains ?

 

 

[1]Raymond Devos « Le bon sens »1971.

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