Les labyrinthes de la politique macronienne

L’article 20 de notre constitution précise : « Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. Il est responsable devant le Parlement ». Notre Nation (notre projet collectif) et nos institutions publiques (la République) ont un gros, gros souci avec ce président égaré dans les labyrinthes de sa pensée politique.

Dans le numéro de la revue Esprit de mars-avril 2011, Emmanuel Macron, alors encore banquier, publiait un article intitulé « Les labyrinthes du politique », avec un sous-titre en forme de question : « que peut-on attendre de 2012 ? »Dans ce texte, le futur secrétaire général adjoint de l’Élysée, futur ministre du budget et futur président de la république, s’interrogeait sur la capacité de nos démocraties représentatives à répondre aux grands enjeux du monde contemporain. Dans ce papier bien ficelé, il défend l’idée que le temps court de la politique, scandé par les élections présidentielles tous les cinq ans, n’est pas adapté à la nécessité de définir des politiques de long terme face aux défis du monde. Il montre le risque que ces grandes orientations politiques, mises en œuvre par les administrations ou par les collectivités territoriales, ne soient diluées dans l’inertie bureaucratique. Il ajoute aussi que la délibération permanente avec les corps intermédiaires (les syndicats, le monde associatif) est nécessaire.  « Dès lors, ce qu’on attend du politique, lors d’échéances comparables à celles d’une sélection présidentielle, c’est une vision d’ensemble, un corpus théorique de lecture et de transformation du social. (…) nous attendons du politique qu’il énonce de « grandes histoires » (…) l’articulation d’un débat sur la rupture avec le quotidien, avec les contraintes, qui pose la question double du sens de l’action et des choix collectifs en même temps que la question des préférences collectives. Il est temps en effet pour redonner à l’idéologie sa forme contemporaine. Le discours politique (…) est une vision de la société et de sa transformation. » Il ajoute que le passage du septennat au quinquennat et le couplage des élections législatives avec les présidentielles ont renforcé ce risque d’incapacité du politique dans la gestion du long terme : « tout dans la vie politique s’écrase et se résume à l’élection présidentielle et aux élections législatives qui, depuis la réforme constitutionnelle de 2001, s’inscrivent dans son sillage ».

On ne peut que souscrire à cette analyse qui ne mange pas pain, à la limite près qu’une idéologie est une vision sociétale doublée d’une lecture du réel et ne peut être réduite à un simple arbitrage quotidien entre l’idéal et le possible.Une lecture approfondie du texte montre que la question écologique et climatique n’était déjà pas centrale dans sa réflexion en 2011. L’environnement n’est pas cité et le climat ne l’est que deux fois. Au début de son texte Emmanuel Macron le mentionne à côté de la dette publique et de la régulation financière comme « grande question politique »puis l’oublie dans les exemples qu’il développe. En revanche la retraite et la dépense publique sont bien développées. Il revient sur le sujet climatique plus loin en expliquant les limites des politiques européennes et l’échec du Grenelle de l’environnement. Depuis il nous raconte qu’il a évolué mais la réalité des actes qu’il a posés et la démission fracassante de Nicolas Hulot après un été caniculaire en 2018 montrent le contraire.

L’intérêt de ce texte réside surtout dans ce que Emmanuel macron annonce de sa pratique du pouvoir et des institutions. La nomination de Jean Castex comme premier ministre vient l’illustrer une nouvelle fois, sans fard.  L’article 20 de notre constitution précise : « Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. Il est responsable devant le Parlement ». La réalité demanderait l’écriture suivante : Le gouvernement applique et met en œuvre la politique du Président. Il est responsable devant lui. Pour mémoire l’article 5 énonce : « Le Président de la République veille au respect de la Constitution ». Depuis le début de ce quinquennat au nom d’une recherche d’efficacité de la décision publique sur le long terme, qu’il a annoncée dans son article, ce Président pervertit et aggrave la logique présidentielle de la constitution : quasi disparition de la responsabilité politique du premier ministre devant le parlement, réduction du rôle de ce dernier, interventions directes dans des affaires de justice, extension des nominations aux postes de l’administration en conseil des ministres et création d’instruments politiques spécifiques à sa main comme la convention citoyenne et le grand débat national.

Il ne fait même plus semblant d’aller chercher son premier ministre dans sa majorité parlementaire. Comme Emmanuel Macron, Jean Castex est un énarque, ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée du temps de Nicolas Sarkozy. Il s’est fait flanquer à Matignon d’un directeur de cabinet lui-même ancien secrétaire général adjoint à l’Élysée du temps de François Hollande. Tous ces gens sont du même tonneau idéologique, celui d’une haute fonction publique sans réel ancrage démocratique et convaincue que le rôle de l’Etat est d’insérer la France dans la mondialisation néo-libérale. Le modèle du marché et de l’organisation d’entreprise pour gérer les services publics sont pour eux des dogmes. Ceux qui ne partagent pas cette foi sont des hérétiques dont il faut se protéger en diminuant leurs droits, en contrôlant la justice et en équipant une police répressive.

Celles et ceux qui ont eu à travailler avec Jean Castex dans le cadre de ses responsabilités pour les jeux olympiques de Paris en 2024 ou dans la mise en œuvre de la stratégie de déconfinement, le disent affable et à l’écoute. C’est le minimum que l’on demande dans ce type de hautes fonctions coordonnatrices de l’Etat qui requièrent des capacités de négociation institutionnelle. Dans ses fonctions de Maire de Prades et de Président de la communauté de communes de Conflent Canigou, ce serait plutôt l’inverse : il serait directif, distancié, autoritaire, vertical et, de surcroît frileux sur l’écologie. Sans autre légitimité politique que celle du président ce sont plutôt ces dernières qualités qui sont attendues du régisseur de l’Élysée. Matignon est devenu une filiale de la holding du faubourg Saint Honoré. Dans une relation client-fournisseur on lui sous traite le court terme économique, social et répressif : « qu’on en finisse avec la réforme de la retraite, Castex ! Ah oui, aussi, mon p’tit Castex, avant que je n’oublie, comme le disait mon ami Sarkozy, l’environnement ça commence à bien faire ! Vous pouvez aller »Côté marketing, on met quelques technico-commerciaux en tête de gondole : une animatrice des grosses tête, amateure d’opéra, à la culture, une nouvelle copine immigrée qui a réussi dans la vie, à la parité et à l’égalité des chances, une grande gueule des prétoires à la Justice et un p’tit gars du peuple à l’intérieur. Les deux derniers, bien genrés, en mode mâles dominants, hétérosexuels de combat. Ca devrait le faire. On délocalise la politique du quotidien ; du 8earrondissement de Paris au 7earrondissement pour permettre au monarque républicain avec ses conseillers de s’occuper de l’histoire, de l’international, du géo stratégique et de ses visions sociétales, loin de la contingence du réel

En 1992 le philosophe Paul Ricoeur, optimiste, avait donné une conférence[1]où il développait la thèse selon laquelle peu à peu nos démocraties sortiraient du « rapport vertical domination subordination », ce qu’il appelait le théologico-politique. On peut penser que la pratique du pouvoir de l’assistant éditorial qu’il emploiera dix ans plus tard lui ferait dire le contraire aujourd’hui. En théorisant et en appliquant le principe d’un double pouvoir, le premier orienté sur la pérennité de l’Etat, sur l’existence d’une fonction suprême qui dépasse le commun des citoyens, le second sur le contingent, Emmanuel Macron nous replonge dans le théologico-politique. Le grand constitutionnaliste Maurice Duverger avait dès le début identifié le risque de la dérive monarchique de la constitution de la Ve République[2], nous y sommes. Emmanuel Macron ajoutant la forme contemporaine du vieux principe de théologie politique du double corps du roi, dans une version républicaine.

On ne comprend pas bien la métaphore du titre de son article de 2011. C’est plutôt l’image d’une ligne de crête de montagne et de partage des eaux de la politique entre le quotidien de la vie des citoyens et l’avenir de notre pays que l’on aurait vue à la place d’un sombre dédale dont il tente de s’échapper par les airs. Ses ailes de cire fondent depuis l’automne 2018. Ce que l’on peut attendre de 2022, c’est qu’il nous entraîne dans sa chute en ouvrant la voie à Marine Le Pen. Elle n’aura qu’à parachever l’œuvre de son prédécesseur : la destruction de notre modèle démocratique. Le droit du sol sur lequel nous nous écraserons, tombera comme un fruit mûr. Les grandes lois de la République, l’économie sociale et solidaire, une laïcité d’ouverture et la construction européenne seront des lointains souvenirs. Notre Nation (notre projet collectif) et nos institutions publiques (la République) ont un gros, gros souci avec ce président égaré dans les labyrinthes de sa pensée politique.  

 

 

 

[1]Paul Ricoeur. Le pouvoir politique, fin du théologico-politique ?Entretiens Robinson 1992. Fonds Ricoeur. Repris dans la revue Esprit, septembre 2019

[2]Maurice Duverger. La Monarchie républicaine ou comment les démocraties se donnent des rois.Paris, Robert Laffont, 1974

 

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