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Billet de blog 12 oct. 2021

Bernard Tapie : la machine à brouillard

Son patronyme fut sa biographie : caché dans les méandres de ses réseaux politico-affairistes de la République, qu’il manipulait, il était un flambeur qui jouait sans risque avec la complicité du croupier. La camarde l’aura finalement plaqué au sol trois jours avant la fin de son dernier combat judiciaire.

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Son patronyme fut sa biographie : caché dans les méandres de ses réseaux politico-affairistes de la République, qu’il manipulait, il était un flambeur qui jouait sans risque avec la complicité du croupier. La camarde l’aura finalement plaqué au sol trois jours avant la fin de son dernier combat judiciaire. 

De janvier à mars 2000 alors qu’il est au creux de la vague politico-judiciaire, condamné, mis en faillite, et inéligible, Bernard Tapie joue au théâtre le rôle principal dans « Vol au-dessus d’un nid de coucou »,une pièce adaptée du grand succès au cinéma de Milos Forman en 1975. Le film, lui-même adapté du roman de Ken Kesey publié en 1962, raconte l’histoire d’un homme accusé de viol sur mineure qui se fait interner dans un hôpital psychiatrique pour échapper à la prison. Touché par la solitude et la détresse des internés, il leur fait goûter la liberté contre l’avis de la terrible infirmière en chef. Finalement elle reprendra la main, entraînant le suicide d’un jeune patient et la mort du personnage central, lobotomisé puis étouffé sous un oreiller par l’acte libérateur de son nouvel ami l’Indien. Milos Forman, d’origine tchèque, avait réalisé son film pour illustrer la réalité de son pays sous régime communiste. De la même manière la pièce devait avoir une signification importante pour Bernard Tapie qui annonça en mars 2020 sa reprise aux Folies bergères. La maladie l’en empêcha. La traduction française du roman était « La machine à brouillard »mais, pour rester proche du titre anglais « One flight over the cuckoo’s nest »ce qui signifie un vol au-dessus d’un nid de fous, on maintint la traduction littérale pour le film et la pièce. C’est curieux comment ces sens croisés sont la métaphore de la vie et de la mort de Bernard Tapie. A en croire les critiques de l’époque au théâtre de Paris, il avait incarné un Patrick Mac Murphy crédible, à la hauteur d’un rôle tenu avant lui par Kirk Douglas et Jack Nicholson.

La folie tout d’abord, celle qui s’est emparée des médias à la mort de Bernard Tapie. Son combat contre le cancer, qu’il a mis en scène dans l’espace public comme pour illustrer celui de son interminable procès contre le Crédit Lyonnais, a indéniablement grandi cet homme de tréteaux à la fin de sa vie. Mais la litanie des hommages, des reportages, des articles thuriféraires, les obsèques sur les chaînes d’information en continue, la messe pour saluer sa dépouille à Saint-Germain-des-Prés, à laquelle assistent politiques, peoples et artistes sous les caméras, les micros et les flashs des télés, des radios et des journaux, ont dépassé l’entendement. La résurrection de l’OM, son verbe haut et cru, sa belle gueule firent que le peuple du dieu foot l’adorait nous dit-on pour justifier cette débauche médiatique malgré les matchs truqués et la faillite du club en fin de course. Il était populaire, nous explique-t-on. Par les temps qui courent la popularité est une denrée rare pour les leaders d’opinion, surtout pour ceux qui fustigent le populisme. Et puis, et puis…il avait ferraillé contre Le Pen, il était allé au charbon contre l’extrême droite. Cela lui valut l’absolution de toutes ses tricheries, petites et grandes. Les conditions de son élection à Marseille aux législatives de 1993 grâce à une triangulaire avec le maintien du candidat d’extrême droite devrait pourtant tempérer les ardeurs des pleureuses du saint laïque qui saturent l’espace public. Elles voient en lui une sorte de born again de la vie publique, passé des ténèbres à la rédemption, du noir terrestre au blanc du Walhalla républicain, comme la couleur de ses cheveux avant et après qu’il avait croisé le crabe. Pourquoi pas le Panthéon ?

Le parasitisme financier ensuite. L’énergie que Bernard Tapie mobilisa pour lutter contre la maladie jusqu’avant sa mort, était-elle du même tonneau que celle qu’il déploya en 1984 pour le rachat des piles normandes Wonder qu’il revendit quatre ans après, laissant six-cent salariés sur le carreau, empochant un bénéfice de soixante-treize millions d’euros ? Les entreprises Terraillon, Testut, Look, La vie claire connurent le même sort : un dépeçage en règle, des gains énormes et des licenciements. Le coucou s’installait, rejetait hors du nid les débris inutiles et revendait le reste en réalisant une plus-value. Très vite ces opérations financières lui permirent d’acquérir un voilier de prestige, un hôtel particulier à Paris et de mener une vie de luxe, captant dans son orbite politiques et hommes d’affaire. Dans une publicité réalisée par Jacques Ségala pour les piles Wonder, Bernard Tapie se met lui-même en scène fonctionnant à pile, épuisant ses concurrents et s’écroulant quand sa minaudante secrétaire lui retire la pile. C’est ce qui arriva quand il vit trop grand avec Adidas en 1991. Il s’en suivit une interminable bataille judiciaire dont il ne connaîtra pas l’épilogue. Si Bernard Tapie devait être un symbole, il serait celui du capitalisme financier et de la désindustrialisation de la France.

La machine à brouillard enfin. Entre la gouaille du Quai des brumes et les fumigations du socialisme français moribond, son incroyable feuilleton judiciaire depuis près de trente ans a d’abord montré l’exhalaison continue de complicités politiques, judiciaires et médiatiques. Comme un entraîneur sur un banc de touche, dépassé par les évènements, au milieu des fumigènes colorés d’une fin de match de Coupe, le président Mitterrand l’a intégré au gouvernement dans le dernier quart d’heure de son septennat. Député, ministre, failli, condamné, emprisonné, refait, revenu, prévenu, recondamné : la mauvaise série d’une brumeuse saga nordique pleine d’influences cachées. La vie publique de Bernard Tapie fut d’abord la chronique d’un enfumage permanent de notre espace public. Dieu merci, Il n’y aura pas de nouvelle saison.

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