L' équation insoluble de l'Etat d'Israel

Depuis sa création en 1948, dans un environnement où ses pays voisins veulent sa disparition, l’Etat israélien cherche à résoudre une équation pour trouver le point d’équilibre qui lui permettrait d’être à la fois juif, démocratique, et cela sur un territoire sécurisé aussi grand que possible où les juifs seraient majoritaires

Depuis un quart de siècle, depuis les accords d’Oslo de 1993 qui apportaient l’espoir d’un règlement au conflit israélo-palestinien, chaque année voit la situation en Palestine s’aggraver. Tous les ans en voyant les initiatives pour la réconciliation des sociétés civiles de chaque camp ou même la messe de la nativité à Bethléem, on se dit que l’année qui vient ne pourra pas être pire, que les acteurs du conflit ont atteint le fond du trou et, comme chaque année ils continuent de creuser à coup d’attentats, de violences, de représailles, d’expulsions, de déclarations enflammées, de provocations et de murs. 2017 n’a pas dérogé à la règle. En reconnaissant Jérusalem capitale d’Israël, le président américain, comme avec une excavatrice, vient d’extraire une lourde pelletée qui enfonce un peu plus la possibilité de la paix. Elle gît au fond d’une fosse profonde dont on ne voit pas comment elle sortira.

Les causes historiques et politiques de la tragédie sont connues, analysées et documentées. Parmi elles, il en est une, fondamentale, qui tient à la nature du projet politique d’Israël et qui touche le cœur de cette dynamique mortifère. Depuis sa création en 1948, dans un environnement où ses pays voisins veulent sa disparition, l’Etat israélien cherche à résoudre une équation pour trouver le point d’équilibre qui lui permettrait d’être à la fois juif, démocratique, et cela sur un territoire sécurisé aussi grand que possible où les juifs seraient majoritaires. Or cette équation est impossible, elle n’admet aucune solution dans son ensemble de définition : si l’Etat d’Israël veut être démocratique sur un territoire important qui peut assurer sa profondeur de sécurité, il ne pourra pas être Juif. S’il veut être démocratique et Juif, il devra se résoudre à abandonner des territoires importants. Et s’il veut être Juif sur un vaste territoire, il ne pourra pas être démocratique. Les paramètres de l’équation pris deux à deux rendent impossible le troisième.

La première articulation, sécuritaire et démocratique, a dominé les politiques des dirigeants historiques des premières décennies du jeune Etat, même si la démocratie concernait exclusivement la citoyenneté israélienne qui intégrait une importante minorité arabe. L’Etat Juif, tel que le voyaient les fondateurs du sionisme, serait laïc au sens d’une synthèse entre un humanisme rationnel et le judaïsme. La pratique religieuse était un élément important du patrimoine culturel mais pas une condition de la judéité. La dimension juive de l’Etat d’Israël fut dès le départ au centre de tensions politiques et juridiques dans la société israélienne, mais la Constitution fut laïque. Ce sera après les conquêtes de la guerre des six jours de 1967 que la dimension juive de l’Etat devint un enjeu essentiel quand les partis religieux devinrent la clef des coalitions de gouvernement. Pour ces partis messianiques les nouveaux territoires étaient un don divin au peuple juif et l’implantation de communautés juives en Cisjordanie, un devoir. La victoire israélienne en demi-teinte de la guerre du Kippour en 1973 et la première intifada amenèrent les belligérants à envisager la paix avec les accords d’Oslo : la tentative la plus avancée d’atteinte de l’équilibre impossible des trois paramètres du projet Israélien. Israël se retira de quelques territoires et une autorité palestinienne fut créée sur un territoire sans continuité, mité d’implantations juives que vingt années de négociations avaient rendues possibles. Pendant cette période de recherche d’équilibre, l’instrumentalisation religieuse du conflit se développa dans chaque camp. A partir de là, la question sécuritaire ne fut plus prioritaire pour l’Etat Israélien, il avait démontré à plusieurs reprises son incontestable supériorité militaire. La construction à partir de 2003 d’un mur de sécurité de 800 kilomètres, sinueux et débordant de la frontière de cessez-le-feu, sanctuarise une partie du territoire. Aujourd’hui, l’objectif d’un Etat juif en extension et sécurisé est devenu le couple moteur des gouvernements israéliens et l’objectif démocratique, marginal. Comparée à ses voisins comme l’Egypte ou la Syrie, la démocratie très fragilisée y fonctionne encore. La justice poursuit Benjamin Netanyahou pour corruption, elle s’oppose au parlement. Mais peu à peu, irrémédiablement, l’Etat d’Israël rejoint tangentiellement la moyenne régionale en matière de droits humains, de corruption, de religiosité et d’autoritarisme. Le projet Juif démocratique gît aussi dans la fosse commune.

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