100% des théories auxquelles croyait Jean Jaurès étaient vraies

A partir d'un sondage sur les théories du complot, la Fondation Jean Jaurès qui semble avoir perdu quelque part en 2017 l'héritage du leader socialiste, délégitime toute pensée populaire et particulièrement les gilets jaunes.

Jean Jaurès a cru longtemps au complot de l’état-major français contre le capitaine Dreyfus. Il avait également soutenu que les milieux d’affaires et les banquiers capitalistes du complexe militaro-industriel européen avaient des responsabilités dans la marche vers la première guerre mondiale. Il s’y connaissait en théories du complot, les historiens montrèrent que les siennes étaient réelles à 100%. Ca tombe bien, la Fondation Jean Jaurès a publié un sondage très instructif sur les Français et la théorie du complot[1]. En fait, il nous instruit moins sur ce que pensent les Français que sur ce que pense ou plutôt ne pense plus la Fondation créée en 1992 par Pierre Mauroy alors premier secrétaire du parti socialiste pour préserver et développer, dans le sillage de l’histoire SFIO et de Léon Blum, l’héritage politique et intellectuel de l’avocat des mineurs de Carmaux, des sortes de gilets jaunes avant la lettre.

 Que nous dit ce sondage réalisé auprès de 1760 personnes, largement commenté dans la presse et sur les réseaux sociaux ? Avec l’IFOP et le site Conspiracy Watch, la Fondation a listé les dix complots les plus communément relayés selon elle, depuis les plus anecdotiques comme la mort de Lady Dy qui serait un assassinat ou bien la NASA qui ne serait jamais allé sur la lune, en passant par les plus délirants avec les trainées de fumées des supersoniques qui seraient des produits chimiques volontairement répandus, la CIA qui contrôlerait le trafic de drogue mondial ou encore la main du gouvernement américain dans les attentats du 11 septembre 2001, sans oublier les plus classiques, comme les signes occultistes sur les billets de banque, le complot sioniste international et la domination du monde par les Illuminatis (la mise à jour du complot judéo-maçonnique, vintage IIIe République), jusqu’aux plus récents et donc plus dérangeants : l’immigration organisée par les élites ou l’alliance du ministère de la santé et des laboratoires pharmaceutiques sur les vaccins. Drôle de cocktail qui met sur un même plan des questions de société, des faits divers qui alimentent les tabloïds, des peurs contemporaines et des postures paranoïdes. On apprend que 21% des enquêtés croient en au moins cinq des théories citées et qu’en majorité ce sont les moins formés, ceux qui estiment avoir raté leur vie, les plus pauvres, ceux qui croient dans la voyance et qui ne pensent pas que vivre en démocratie soit important. En gros, les aigris, les pauvres et les beaufs qui votent aux deux extrêmes de l’échiquier politique : suivez mon regard du côté des ronds-points.

 Outre le fait que les théories du complot ne sont pas des théories au sens scientifique et au-delà des importants biais scientifiques de l’enquête, inhérents à tout sondage (formulation des questionnaires auto administrées en ligne), celui-ci semble être d’abord un travail qui tend à démontrer maladroitement l’illégitimité d’une opinion publique populaire sur des sujets de société fondamentaux. Du haut de son scepticisme cartésien issu des Lumières, la Fondation fait la leçon au peuple et à ses chimères. Mais elle n’a pas lu les travaux universitaires qui expliquent que les conditions sociales d’accès au savoir sont inégalement réparties. Dès lors, quand l’information est l’objet d’enjeux économiques et politiques, entre opinion, connaissance ou croyance, les citoyens se construisent des représentations qui, à défaut d’être réelles, deviennent réelles dans leurs conséquences. Les animateurs de la Fondation, comme le rédacteur de cet article, n’échappent pas à cette réalité. L’anti complotisme, d’instrument nécessaire de vigilance démocratique devient un instrument de disqualification d’opinions adverses.

 Ainsi nous apprenons que 22% des enquêtés pensent qu’il y a un complot sioniste mondial. Il faut bien sûr lire : il y a 22 % d’antisémites en France. Au passage la Fondation, mémoire de la SFIO, oublie l’antisionisme de l’union générale des travailleurs juifs de Russie et de Pologne (le Bund) membre avec la SFIO de Jaurès de la 2einternationale ouvrière. Parmi les 1760 enquêtés, il est probable que certains ne maîtrisent pas les outils rhétoriques pour formuler avec précision leur opinion et donc s’abstenir devant des question biaisées pour ne pas dire malhonnêtes. Parmi ceux-là, certains, sensibles à la question palestinienne et choqués devant l’impunité d’Israël dans les colonies en Palestine, se déclareront plutôt d’accord avec la proposition du complot sioniste. De même, on découvre que 43% des enquêtés pensent que le ministère de la santé « est de mèche »avec les laboratoires pour cacher les dangers des vaccins. Formulé ainsi c’est faux, encore faudrait-il définir ce que recouvre la réalité « être de mèche », mais les pantouflages des ministres de la santé (Claude Évin, Michèle Barzac) dans les laboratoires sont documentés, ainsi que le lobbying étroit de ces mêmes laboratoires auprès de la Commission Européenne ou les incohérences de Roselyne Bachelot et des services du ministère de la santé lors de la grippe aviaire de 2009.

 Depuis le début des manifestations des gilets jaunes, on sent que la couverture du mouvement par la Fondation est très distanciée : des études sociologiques, des décryptages politiques nuancés, des réserves, mais pas beaucoup d’empathie. C’est son choix éditorial. Pourtant elle ne voit pas que ce que montre aussi le phénomène, c’est la disqualification dans l’espace public, instrumentalisée souvent, des lieux de construction des pensées collectives et des opinions politiques, comme l’étaient la presse, les reportages, les clubs de pensée, les émissions politiques, les réunions syndicales et politiques. Les réseaux sociaux et leurs algorithmes participent de cette régression, la Fondation l’a bien documenté, mais surtout elle est la conséquence de la soumission de la gauche de gouvernement et de ses think-tanks au réel sans alternative du néo libéralisme. Est-ce que la diffusion via les réseaux sociaux, orchestrée par la Fondation, des analyses faisant sans filtre un lien direct entre l’antisémitisme (à partir d’une question sur l’antisionisme) et les Gilets Jaunes ne contribue pas à l’hystérie sur la question de l’antisémitisme sur ces mêmes réseaux sociaux ?

 Daniel Mayer, ancien résistant, plusieurs fois ministre sous la 4eRépublique, grande figure de la SFIO aimait citer Jean Jaurès qui disait « C’est en allant vers son embouchure que le fleuve reste fidèle à sa source ». L’embouchure de l’héritage de Jean Jaurès c’est l’éducation populaire et la solidarité intellectuelle et politique avec les luttes sociales contre le capitalisme, comme il le martela au congrès de Toulouse en 1908. Toulouse, un des épicentres du mouvement des gilets jaunes.En définitive ce énième sondage vient alimenter la liste déjà copieuse de toutes les rubriques « les Français sont des veaux » (surtout les classes populaires) que l’on peut lire à longueur d’éditoriaux particulièrement depuis l’émergence du mouvement des gilets jaunes. L’embouchure devient un delta où l’on se perd. Mais rassurons-nous, le sondage montre que parmi les électeurs de Macron en 2017 seuls 10% croient en une théorie du complot. De là à voir un complot pro Macron de la Fondation Jean Jaurès…la théorie du complot est toujours celle d’autrui.  

 

 

[1]Voir le sondage sur le site de la Fondation : https://jean-jaures.org   

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