Apocalypse now dans le golfe persique

Nous vivons un moment de l’histoire où un président américain immature, pervers polymorphe au sens psychanalytique du terme, joue avec des allumettes dans des champs pétrolifères inflammables.

On se souvient des images d’il y a presque trente ans, à la fin de la première guerre du Golfe : dos à un minaret, des soldats américains dans la chaleur du désert irakien regardent des puits de pétrole qui brûlent. Les fumées noires qui s’échappent de loin en loin jusqu’à l’horizon rendent le jour aussi sombre que la nuit. Seules les hautes flammes qui jaillissent, reflétées dans les lunettes noires des GI, éclairent le paysage d’une lumière orangée. Nous ne savions pas à l’époque que ces photos infernales deviendraient l’allégorie du monde contemporain. Tout y est : pollution massive, dépendance aux énergies carbonées, arrogance militaire, djihadisme armé, rapport de force, températures caniculaires, la nuit qui vient, jusqu’à la couleur orange qui évoque une arme chimique, halloween, la tignasse et la carnation du personnage fantasque qui commande la première puissance militaire du monde. Comme un gosse de rue, depuis bientôt trois ans, cet homme joue au ballon avec notre planète et un jour elle lui pètera au nez. Sauf qu’il n’est pas Gavroche le rouquin, mais plutôt un gamin maléfique du cinéma hollywoodien, le petit Damien[1], l’incarnation de l’antéchrist qui précipite sa mère dans le vide avec son tricycle. Mais ce qui se passe aujourd’hui n’est pas du cinéma. Nous vivons un moment de l’histoire où un président américain immature, pervers polymorphe au sens psychanalytique du terme, joue avec des allumettes dans des champs pétrolifères inflammables.

 Il a troqué le jeu des rapports de puissance à sommes nulles de la diplomatie pour le bras de fer international permanent. Les salons feutrés des négociations internationales dans les palaces sont devenus des salles de spectacles pour lutteurs et illusionnistes. Son objectif n’est pas l’équilibre international mais l’imposition de la force brute de son pays. Dès son arrivée aux affaires, comme d’un emballage à Noël par un enfant mal élevé, il a déchiré l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien de 2015, signé après des années de tensions et de négociations. Avec un sourire carnassier il a cassé le camion de pompier rouge de son prédécesseur par unique souci de montrer que c’était lui le mâle dominant dans le bac à sable. Il croit que la partie de jeu de dames qu’il a engagé avec le dirigeant nord-coréen, à coups de menaces, de rodomontades, de mains serrées et passées dans le dos, lui permettra de tordre le bras pour mettre à genoux le pays qui a inventé le jeu d’échecs. D’autres voyous ont rejoint son baby-gang napolitain, le saoudien, l’égyptien et l’israélien qui veulent dégager la bande rivale de leur quartier. Ils ont sorti les battes de base-ball alors que les européens n’ont qu’un pistolet à eau pour défendre le dialogue, la négociation et le compromis. Et encore, on nous dit que le chef de bande est le seul à même de contrôler ses lieutenants qui veulent en découdre une fois pour toute. Pendant ce temps, impavide, le chef chinois voit sa mainmise grandir dans les rues et le russe, sourire en coin, sous son porche, attend de récupérer les morceaux du conflit qui se prépare.

 On nous dit aussi que Trump et son vis-à-vis iranien Rohani ne veulent pas aller à une guerre dévastatrice alors que les faits montrent le contraire. De représailles en contre représailles, de sanctions économiques et financières en menaces guerrières, la tension monte graduellement jusqu’au dérapage incontrôlable. Trump vend à ses électeurs la vengeance de l’humiliation des otages de l’ambassade américaine, pendant que les gardiens de la révolution qui, au nom du martyr du petit-fils du Prophète, envoyaient des adolescents sauter sur des mines pendant la guerre Iran-Irak des années 80, n’hésiteront pas à emmener leur pays vers l’apocalypse qui fait partie de leur univers religieux.

 Le régime iranien joue sa survie. Face au plantigrade furieux qui charge, il esquive et place ses cartes en gagnant du temps. Il joue au bridge alors que Trump joue au poker puant. Il met à exécution progressivement sa menace de reprise de l’enrichissement d’uranium en tentant d’élargir la fissure entre les États-Unis et ses alliés européens. Il a le soutien de la Chine qui a engagé un rapport de force gigantesque avec la première économie mondiale qu’elle aura dépassée dans dix ans et dont elle possède la moitié de la dette. Le démarrage de la campagne électorale américaine est peut-être le meilleur atout des Iraniens. Plus elle avance, moins Trump prendra le risque d’engager une guerre alors qu’il avait bâti sa première campagne sur la sortie des guerres déjà engagées par son pays. Cette stratégie est cependant fondée sur des bases fragiles : un réveil politique de l’Europe, un minimum de rationalité chez Trump et la possibilité que la majorité des électeurs américains se regroupent derrière un candidat démocrate. La course contre la montre est engagée.  

 

[1]La malédiction. Richard Donner 1976

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