Notre mode de vie européen est-il menacé ?

En Europe, on sait notre environnement menacé, la biodiversité, les espèces, la démocratie, la qualité de l’air, de l’eau, notre niveau de vie, oui, mais notre mode de vie, pas encore…

En Europe, on sait notre environnement menacé, la biodiversité, les espèces, la démocratie, la qualité de l’air, de l’eau, notre niveau de vie, oui, mais notre mode de vie, pas encore… « Au cours des cinq prochaines années, il faudra que toutes les institutions européennes collaborent étroitement pour apaiser les craintes... » a déclaré le 11 septembre dernier Ursula von der Leyden en présentant la liste des Commissaires et leurs fonctions. En créant l’intitulé « protéger notre mode de vie européen »,la nouvelle Présidente de la Commission européenne ne semble pas avoir pris la voie de l’apaisement, au contraire, elle a ravivé les craintes avec cette nouvelle nécessité de protéger notre mode de vie que nous ne savions pas si menacé au point d’en faire une priorité...

 Elle donne trois missions au futur Commissaire Margaritis Schinas qui sera donc chargé de nous protéger. La première concerne l’éducation, la culture et le sport en promouvant les valeurs d’égalité et d’intégration, y compris des migrants. Dans la seconde elle le charge de « trouver un terrain d’entente sur les migrations »aussi bien entre les États, qu’entre les politiques européennes et les valeurs de solidarité et de responsabilité. Enfin, elle lui confie les questions de sécurité aux frontières de l’Europe et c’est là que le bât blesse : malgré toute la rhétorique de la lettre qui tente une pédagogie sur la question des migrations en articulant différents niveaux d’approche, le lien avec les migrations ne passe pas. Elle devait s’attendre à des critiques mais pas de cette ampleur, au point que Jean-Claude Junker a déclaré : « je n’aime pas l’idée que le mode de vie européen s’oppose à la migration ». Le choix de cette appellation, « protéger notre mode de vie européen », vintage terroir, n’est pas une erreur de communication et n’est pas anecdotique : c’est un coup politique, réfléchi et qui tourne vinaigre.

 Margaritis Schinas est un haut fonctionnaire européen qui a mené toute sa carrière à la Commission. Depuis 2015 il en était directeur général de la communication et porte-parole de Jean Claude Junker. Il est Grec et a été député de droite pendant deux ans (2007-2009). Il a été en première ligne sur plusieurs crises européennes : la dette grecque, l’annexion de la Crimée, le Brexit, l’afflux des migrants en Méditerranée au pic des années 2015-2016. Il s’y connait donc en situation de communication par gros temps politique. Il est probable qu’il ait lui-même soufflé l’intitulé de son poste : le slogan « l’Europe protectrice » était le premier des cinq axes (une Europe protectrice, concurrentielle, équitable, durable et influente) du bilan-perspective que la Commission avait présenté le 9 mai en Roumanie au sommet des dirigeants européens. Pendant la dernière campagne des européennes, la demande d’une Europe protectrice était aussi bien de droite que de gauche : Emmanuel Macron en a fait un mantra, Bellamy réclamait une Europe protectrice des terroirs, et la CFDT, de notre modèle social, pendant que Marine Lepen expliquait à longueur d’antenne que l’Europe ne nous protégeait de rien.

Après douze ans on retrouve les polémiques que le premier gouvernement Fillon avait suscitées en France en 2007 avec l’annonce d’un ministère à l’intitulé à rallonges, de « l’immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement ».Ce ministère avait tenu trois ans avant de sombrer après le grotesque grand débat (déjà) sur l’identité nationale. On a le sentiment que l’intitulé proposé par la présidente de la Commission ne tiendra pas trois semaines. On dit que les Français s’intéressent peu à l’Europe, pourtant dans le « management plan 2019 »de la Direction Générale de la Communication, celle de Margaritis Schinas jusque sa dernière nomination, on découvre une statistique intéressante sur le dialogue citoyen en ligne mis en place par la Commission : en 2018, il y a eu plus de 76 000 contributions et les Français sont largement en tête avec près de 23 000 (30%) suivis des Allemands (10 000) et curieusement des Hongrois (8000). Ursula von der Leyden y a-t-elle trouvé ce contre quoi il fallait protéger le mode de vie des Européens : de la nouvelle volonté de puissance de la Chine ? De l’unilatéralisme américain ? Ce n’est pas ce qu’on lit dans sa lettre de mission à Margaritis Schinas. En revanche dans les autres lettres de mission et les profils des Commissaires on lit en filigrane ce que ne recouvre pas aux yeux de la Présidente « le mode de vie européen » : les services publics, la solidarité pour financer la protection sociale, les communs, la compassion, le droit du travail ou les nationalisations. En définitive, le coup de « com » d’une protection de notre mode vie européen contre les migrants de la Méditerranée est bien un signe politique assumé en direction des partis identitaires xénophobes européens.

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