Affaire Benalla : les pieds nickelés rue du Faubourg Saint Honoré

Si ce n’étaient les victimes de l’enthousiasme sécuritaire d’Alexandre Benalla sur la place de la Contrescarpe et au Jardin des plantes, toute cette affaire de l’été caniculaire aurait quelque chose de rafraîchissant et de rassurant en définitive.

Alors que depuis une année l’Élysée et le gouvernement nous déroulaient une communication verrouillée comme une publication institutionnelle en papier glacé d’un groupe pétrolier nous chantant sa responsabilité environnementale, il aura fallu une minable petite barbouzerie à l’ancienne, vintage Charles Pasqua, cuvée Service d’Action Civique, pour que tout l’édifice de la communication élyséenne s’écroule. Ce n’est pas encore le scandale d’Etat que l’opposition a tenté de nous vendre en se refaisant à peu de frais après une année où elle a été inaudible sur les réformes sociétales qu’Emmanuel Macron met en place, mais cet épisode a quand même coupé net l’élan d’une réforme constitutionnelle qui aurait vu la diminution des prérogatives parlementaires au nom de la sacro-sainte efficacité érigée en dogme dans la macronie triomphante.

 L’image d’un président qui signe ostensiblement sous l’œil des caméras dans son bureau de l’Élysée les textes de ses réformes emblématiques à la manière de Trump avec ses décrets sur son mur anti migrants ou sur la sortie de l’accord de Paris sur le climat, avait quelque chose de profondément brutal. Tout comme les sorties médiatiques du Président quand il sermonne comme un bourgeois qui sort de l’Hôtel des Trois Faisans un adolescent irrespectueux ou bien quand, en bras de chemise, encore dans son bureau, il dénonce « le pognon de dingue »que coûte la solidarité. A chaque fois des herméneutes de la pensée du président, venaient nous expliquer sur les plateaux de télévision, la grande vision pour la France que ces saillies présidentielles dévoilaient. L’interview qu’il a accordée à deux journalistes pugnaces s’est retournée contre eux. Les yeux innocents et avec la voix pointue d’un premier de classe, il s’est montré plus habile bretteur. On avait l’impression que rien ne lui résistait. Les contre-pouvoirs institutionnels et politiques comme le parlement, la presse, les syndicats, les partis politiques semblaient effacés par l’hubris élyséenne.

Et puis, patatras, début juillet, la diffusion des images d’un conseiller de l’Élysée qui tabasse avec ardeur des manifestants le premier mai. Ce qui s’est passé ensuite sera enseigné comme l’exemple de ce qu’il faut faire en communication politique pour transformer le fait divers d’une petite frappe qui a le melon en scandale politique de forte magnitude. L’Élysée a coché toutes les cases : déni embarrassé, contre-vérités des seconds couteaux et silence du président dans un premier temps. Dans un second temps discours virulent du président, attaque frontale des autres pouvoirs « qu’ils viennent me chercher »et, pour le plaisir d’un bon mot, relance des rumeurs sur sa vie privée. Ensuite le feu s’est propagé dans la prairie sèche : le cafouillage voire le parjure de hauts responsables de l’Etat devant une commission parlementaire où le ministre de l’intérieur fuit ses responsabilités politiques. On apprend que les Français sur les Champs-Élysées ont été frustrés d’une fête à cause du zèle de l’impétrant à l’origine de l’affaire, qu’il n’est finalement pas le seul de l’Élysée à avoir joué les gros bras le premier mai et qu’il avait récidivé le même jour au Jardin des plantes. On découvre des couvertures politiques en cascade, une guerre des polices larvée, des scellés judicaires tardifs, du recel de documents, du détournement de preuves, un coffre-fort qui se fait la malle, des armes envolées, des passe-droits et des prébendes. Les Pieds Nickelés rue du Faubourg Saint Honoré. Cerise sur la gâteau, cette semaine Alexandre Benalla qui injurie le Sénat et démontre sa profonde inculture institutionnelle lui qui semblait être la clef de voûte d’une privatisation de la sécurité présidentielle, voire d’une police parallèle. On reste coi devant un tel amateurisme et ce naufrage du marketing politique de l’Élysée.

On pourra dire que tout cela c’est de la diversion, une manière de détourner des vrais sujets. Il y a probablement un peu de vrai, mais au-delà d’une communication désastreuse ce sont des pratiques de pouvoir et des dérives dans l’organisation des pouvoirs publics qui ont été dévoilées. On mettra à l’actif du gouvernement les commissions parlementaires et leur publicité, même s’il l’a fait avec le bras tordu dans le dos. Ce qui a de rassurant dans cet épisode politique consternant, c’est que l’ancien monde politique est bien vivant, que le parlement a su jouer son rôle et que la presse comme un sniper de guérilla urbaine a bien visé les chenilles du char de la communication présidentielle. Bref, comme le cave, la démocratie s’est rebiffée.

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