Une nouvelle constitution ou un règlement intérieur ?

Les démissions de Nicolas Hulot et Gérard Collomb au moment où l'on célèbre les soixante ans de la constitution posent la question de l'adaptation de nos institutions mais surtout celle du modèle politique entrepreneurial du nouveau monde d'Emmanuel Macron

A cinq semaines d’intervalle, les deux poids lourds politiques du gouvernement, Nicolas Hulot et Gérard Collomb, ont annoncé par voie de presse leur démission. Le premier le 28 août dans la matinale de France Inter et le second le 2 octobre dans le Figaro. Et cela sans que le premier ministre et le président de la République n’aient été informés de ces sorties médiatiques. La démission de Nicolas Hulot est la conséquence d’une profonde divergence de vue sur les priorités politiques. Celle de Gérard Collomb est plus classique, elle est le repositionnement politique d’un vieil élu qui sent le vent tourner et veut conserver son fief électoral. Au-delà de l’analyse que l’on peut faire sur leurs contextes et leurs motivations réelles, ces démissions ont deux points communs : d’une part la démocratie d’opinion par la prise à témoin de l’opinion publique, d’autre part la question générationnelle, celle de deux hommes politiques de l’ancien monde, 63 et 71 ans, qui ne se retrouvent pas dans les pratiques institutionnelles du nouveau monde des quadras qui entourent le président de la république à l’Élysée.

 Le hasard du calendrier a voulu que ces démissions largement médiatisées interviennent au moment où l’on célèbre les soixante ans de la Ve république, dans cinq ans elle dépassera la longévité de la IIIe République. Est-ce le signe de la résilience et de l’adaptabilité de nos institutions ou celui de leur rigidité ? Dans un monde de plus en plus incertain où les enjeux dépassent notre territoire national, où la construction européenne et le pouvoir économique encadrent voire limitent notre souveraineté, faut-il renforcer le délibératif et les contre-pouvoirs ou faut-il un président légitime pour cinq ans qui soit protégé à la barre de notre pays ? Le quinquennat et l’inversion de calendrier sous Lionel Jospin ont renforcé la présidentialisation du régime pendant que les contrôles institutionnels augmentaient. Les constitutionnalistes, les commentateurs politiques et nos élus ont matière à discuter, ce débat est urgent, légitime et nécessaire.

 Pour autant la séquence politique à laquelle nous assistons depuis l’été pose moins le problème de nos institutions que celui de la pratique du pouvoir, elle est le signe de la personnalisation du pouvoir. Non pas celle d’un dictateur en puissance mais de l’arrivée aux affaires de quadragénaires enfants de la déconstruction des idéologies, nourris à la doxa libérale et biberonnés à l’efficacité d’entreprise. Emmanuel Macron se voit plus en chef d’entreprise France qu’en chef d’Etat, en président d’un conseil d’administration plutôt qu’en clé de voûte de nos institutions. En insistant dans ses discours sur les notions de mérite, d’effort ou de cohésion d’équipe, il fait de la communication, voire de la publicité institutionnelle, comme le ferait un patron du CAC 40. Ses selfies baroques font le buzz et servent son image de patron transgressif. Le gouvernement c’est son comité de direction. Hulot et Collomb ont démissionné comme deux cadres supérieurs en désaccord avec leur CA en balançant un mail collectif vengeur aux salariés de la boîte. Édouard Philippe est directeur général, Murielle Pénicaud directrice des ressources humaines, Nicole Belloubet chef du service juridique, Agnès Buzyn médecin du travail de l’entreprise, Jean Yves Le Drian vieux chef des ventes inamovible et le ministre de l’intérieur responsable sécurité. L’efficacité tient lieu de discours politique et la soumission au réel économique, de pensée politique.

 On ne donne plus de leçon sur les droits de l’homme au sommet de la Francophonie pour pouvoir s’ouvrir aux marchés d’Afrique de l’est, on s’aligne sur l’Arabie Saoudite pour doper nos ventes, on fait du green marketing pour renforcer nos positions sur les marchés de niche écologiques, les entreprises vont régler la question des banlieues, les réformes des politiques sociales sont des rationalisations de gestion, comme pour une fête de « corporate identity » réussie, on rend hommage aux Invalides à un chanteur qui avait organisé son optimisation fiscale, avec les membres du CA on partage la richesse produite et avec les salariés on négocie pied à pied la limitation des coûts salariaux, on ouvre des « open space » sympas dans les bureaux mais on limite les libertés publiques. Ça a le mérite de la cohérence. On passe progressivement de la métaphore entrepreneuriale à celui de modèle politique du nouveau monde dont rêvait Nicolas Sarkozy et qu’Emmanuel Macron pratique. Finalement, ce ne sont pas d’institutions renouvelées dont nous avons besoin, mais d’un bon règlement intérieur.

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