la personne de Donald Trump

A chaque moment de notre histoire apparaissent des personnages dont nous nous craignons qu’ils nous montrent que le progrès n’est pas le sens de l’histoire. Donald Trump fait partie de ces personnages. En janvier, si tout va bien, Trump quittera le devant de la scène mais ce qu’il incarne sera toujours là.

Le départ de Donald Trump des commandes des États-Unis, c’est un peu comme un mal de tête lancinant qui s’arrête. L’hyper-tension à l’origine de mes céphalées n’est pas réglée, mais au moins je n’ai plus mal pour quelques heures. Les causes structurelles des crises mondiales qui vont en s’accélérant et en s’amplifiant sont toujours là mais on se dit que Jo Biden au moins essaiera d’apaiser un peu les douleurs crâniennes de son pays et de ses alliés avec les prescriptions plus traditionnelles de la diplomatie, du multilatéralisme et de l’Etat de droit. En janvier, si tout va bien, Trump quittera le devant de la scène mais ce qu’il incarne sera toujours là.

 Dans la grande tradition humaniste, Emmanuel Mounier[1]expliquait que « l’histoire n'est pas une relativité à chaque instant naissante, à chaque instant défaite, mais le visage toujours nouveau, toujours fidèle d'un absolu qui, en même temps, éclaire de haut le fleuve d'Héraclite et mêle sa lumière à ses eaux glissantes. Toutefois cet absolu est un absolu caché ». A chaque moment de notre histoire apparaissent des figures, des personnages, qui semblent se liguer contre la raison, dont les motivations nous échappent et dont nous nous craignons qu’ils nous montrent que le progrès n’est pas le sens de l’histoire, que l’absurdité est la seule signification du monde. Donald Trump fait partie de ces personnages.

Emmanuel Mounier mettait la personne humaine au cœur de sa réflexion. Pour lui elle était le « support d’une attitude d’espérance »,elle montrait des « convergences de volontés », elle était comme un borne posée sur le bord d’un chemin qui, à défaut de nous en indiquer l’orientation, pouvait nous confirmer que nous ne nous écartions pas de son tracé. Ce recentrage de la pensée sur la nature de l’homme était une réponse à la fois à l’individualisme libéral et à la montée des dictatures des années 30 à 50. Le premier agrège la société autour d’égoïsmes individuels, laissant sur le bas-côté les plus faibles, au contraire des régimes totalitaires qui ne voient qu’une communauté de destin sans individus autonomes, excluant, pourchassant et assassinant ceux qui pensent autrement. Mounier estimait que la personne est le fondement de la personnalité juridique, elle est responsable d’elle même avec ses droits individuels et ses devoirs envers les autres. Plutôt qu’une philosophie à système comme le marxisme, le personnalisme était une méthode pour la pensée et pour l’action. Un parcours de crête.

Aujourd’hui, derrière le masque grimaçant du personnage du 45eprésident des États-Unis quelle est la signification de l’exercice du pouvoir par cette personne qui aura été pendant quatre ans à la tête de la première puissance mondiale ?  Qu’espère-t-elle ? Vers quoi son volontarisme qui agrège la moitié de ses concitoyens converge-t-il ? Le trumpisme n’existe pas, la racine de ce néologisme ne recouvre pas la possibilité d’une doctrine politique structurée, elle montre uniquement la recherche permanente d’un rapport de force au fil des circonstances et des opportunités. En revanche l’attitude trumpienne ne disparaîtra pas avec la défaite électorale du personnage qui l’aura incarnée. Le sens, à défaut d’espérance, qu’elle porte c’est la loi du plus fort dans une économie dérégulée, l’exploitation illimitée des ressources naturelles, le suprématisme d’un groupe sur les autres, la conquête et l’exercice du pouvoir en meute par le mensonge et la destruction des institutions qui garantissent le contrat social.  

Les chiffres de la participation électorale montrent que Trump a réuni plus d’électeurs qu’en 2016.  Il a gagné 7 millions de voix. Son adversaire n’a dû sa victoire in extremis que parce qu’il a su en rassembler un peu plus pour combler l’écart. 4% des femmes noires et 25 % des femmes hispaniques votaient pour Trump en 2016. elles ont été respectivement 8 % et 28 % à le faire cette année [2] : il a renforcé les convergences de volontés autour de sa vision du pouvoir. Pas suffisamment pour y rester mais le projet de société qu’il porte s’est consolidé au sein de la société américaine. Les dirigeants chinois, brésilien, turc, russe, hongrois, polonais, indonésien, beaucoup des africains, tous avec leur spécificité, pensent leur pouvoir de la même manière. Ils ne forment plus une communauté internationale, ce sont des compétiteurs, des challengers, des catcheurs bodybuildés dans les coins d’un ring à l’échelle de la planète.

La victoire en demi-teinte de Biden montre que nos sociétés sont à la croisée des chemins pour aborder les crises qui arrivent. Le chemin d’en haut, celui de l’Etat de droit, des libertés publiques, de la solidarité, des droits de l’homme, reste ouvert mais le trajet pour le rejoindre devient de plus en plus escarpé. On sent dans nos sociétés libérales la tentation d’abandonner nos pesant équipements démocratiques de grimpe pour emprunter la pente la plus facile, celle qui descend.

 

[1]Emmanuel Mounier 1905-1945, philosophe catholique, fondateur de la revue Esprit. Qu’est-ce-que le Personnalisme ? Éditions du Seuil, 1946, Paris.

[2]Support for Trump by race and gender. Support exit poll 2020.

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