Avons-nous atteint le pic de la pandémie ultra libérale?

L’ADN d’un virus idéologique structuré autour d’une protéine doctrinale solide : liberté des marchés et contrôle sécuritaire des personnes, a été pensé dans les années 70 dans les laboratoires universitaires ultra-libéraux du consensus de Washington et expérimenté au Chili dans les années 80. Ce gène a ensuite muté en Chine, puis la pandémie a atteint l’Europe.

On connait la cadence ternaire de notre devise républicaine : liberté, égalité, fraternité. Si les mots liberté et égalité ont su s’imposer dès les premiers jours de la révolution française, la fraternité a eu plus de mal à intégrer le triptyque républicain et a dû attendre la seconde République (1848) pour être adoptée définitivement. Seules la liberté et l’égalité sont citées dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. La fraternité les a rejoint dans la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. 

 Ces trois mots ne sont pas un simple slogan, une prosodie à trois temps, ils ont une cohérence interne :  l’association de chacun des termes pris conjointement deux à deux n’est possible que parce le troisième l’autorise. Le couple moteur de la liberté et de l’égalité ne fonctionne que parce que la fraternité le permet. La fraternité et l’égalité ne sont possibles en même temps que parce que la liberté est là pour l’assurer. La liberté et la fraternité n’existent ensemble que grâce à l’égalité. La force symbolique d’un principe ternaire tient à sa cohérence interne, comme cela est attesté dans toutes les grandes traditions de l’humanité. Notre devise républicaine n’échappe pas à cette vieille règle anthropologique. La triade fonctionne comme une sorte d’information génétique civilisationnelle et quand l’un trois des termes de cet ADN est affaibli, le système immunitaire s’écroule. C’est ce qui se passe en ce moment avec notre pacte républicain.

Tout se passe comme si L’ADN d’un virus idéologique structuré autour d’une protéine doctrinale solide : liberté des marchés et contrôle sécuritaire des personnes, avait été pensé dans les années 70 dans les laboratoires universitaires ultra-libéraux du consensus de Washington et expérimenté au Chili et en Argentine dans les années 80. Ce gène a ensuite muté en Chine, puis la pandémie a atteint l’Europe où notre modèle social, déjà affaibli à coups de dérégulations, a été débordé en quelques années. Une forme virale très virulente a depuis longtemps atteint l’Afrique affaiblie par le commerce triangulaire et les rentes coloniales : éradication des services publics, régimes autoritaires et corruption généralisée d’élites prébendières.

 L’opposition binaire entre l’égalité et la liberté a structuré l’histoire du siècle dernier autour de deux visions du monde : liberté de s’enrichir au risque de l’injustice sociale et égalité des conditions au risque de la régression des libertés. En France, une fois les libertés politiques acquises par la bourgeoisie, le libéralisme issu des lumières, porteur d’émancipation humaine, s’est fracturé au milieu du XIXe siècle sur la question sociale. La liberté d’entreprendre créait un immense prolétariat sans droits économiques et sociaux. La promesse d’égalité que la Révolution portait depuis la nuit du 4 août 1789 avec l’abolition des privilèges, éclatait comme une bulle idéologique.

 La fraternité c’est l’autre nom de la solidarité, du civisme, de la citoyenneté, de la protection des plus faibles, de l’intérêt collectif. C’est la loi 1841 sur l’interdictions du travail des enfants de moins de 8 ans, celle de 1848 sur la journée de 10 heures, celles de 1946 sur la sécurité sociale. En cent ans de luttes collectives la fraternité et l’égalité ont imposé le code du travail à la liberté d’entreprendre ; la fraternité et la liberté ont permis les lois sur la liberté de la presse, la liberté d’association et la liberté de culte. Dans les années 80, la victoire par KO contre le modèle soviétique basé sur l’égalité et la sécurité, a été obtenue par la fraternité et la liberté comme le rappellent les noms des deux grands mouvements sociaux : Solidarnosc en Pologne et le Forum civique en Tchécoslovaquie. Depuis, la liberté d’entreprendre a muté au niveau mondial dans la liberté des marchés pendant que l’égalité se noyait dans la consommation de masse. Le démantèlement organisé des dispositifs collectifs de solidarité a ringardisé la fraternité. Nos institutions publiques et nos lois qui garantissaient à la fois la liberté, l’égalité et la fraternité, sont peu à peu formatées pour répondre à un impératif de rentabilité qui mène le monde vers la catastrophe climatique.

Pourtant notre capacité à faire société résiste à la maladie. Les anticorps de la contestation enfièvrent notre pays depuis dix-huit mois. Le système immunitaire institutionnel fonctionne encore : la Cour de Cassation a ouvert la voie à la requalification des contrats Uber en contrats de travail. En 2018 le Conseil constitutionnel a érigé la fraternité en principe constitutionnel et annulé le délit de solidarité. L’étonnante conclusion de l’allocution télévisée du président Macron du 12 mars où il semble redécouvrir les mots égalité et fraternité : « il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. » est-elle une hirondelle idéologique qui annonce un printemps solidaire ? Quand on l’entend dire que « déléguer notre cadre de vie à d'autres est une folie » on se dit que le pic de la pandémie néo libérale qu’il a contribué à accélérer depuis trois ans semble atteint.

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