Que se passe-t-il au Sahel ?

Sur les douze derniers mois le nombre de victimes civiles au Mali et au Burkina a été multiplié par cinq et se chiffre à plus de 4000. La question de la présence militaire de la France dans cette zone fait l’objet d’une sorte de consensus politique dans notre pays mais elle devient de plus en plus problématique devant la détérioration continue de la situation.

Fin mars, la crise au sein de la communauté scientifique spécialiste du Sahel, a révélé l’impasse de la guerre que mène la France dans cette région et la gêne des autorités françaises. Le rédacteur en chef de la revue de l’Agence Française de Développement Afrique Contemporaine démissionnait ainsi que plusieurs chercheurs de renom, estimant que l’indépendance scientifique de la revue n’était plus assurée après la censure de plusieurs textes critiques sur l’intervention de la France dans le numéro spécial consacré au Mali. En effet, depuis 2013 et l’opération Serval, la situation sécuritaire au Sahel, du Tchad à la Mauritanie en passant par le Niger, le Burkina et le Mali, se chronicise et se dégrade. Dans cette immense région, aussi étendue que l’Union Européenne, peuplée de 135 millions d’habitants de vastes zones grises où il n’y a plus d’Etat s’étendent. Dans ces territoires abandonnés, des bandes armées, des djihadistes, des milices d’autodéfense et des bandits organisés font régner leur loi. Les armées des pays concernées interviennent, mais leurs moyens, leur entrainement et leur doctrine d’intervention sont largement en deçà des enjeux. Elles ne peuvent se déployer efficacement. Dans certains cas, comme au Mali, elles contribuent à l'augmentation du désordre. Quant à la France, liée par des accords militaires dans sa zone d’influence traditionnelle, depuis six ans elle participe aux combats et soutien les armées nationales.

Début mai, l’enlèvement et la libération de deux touristes Français au nord du Bénin ont remis pendant quelques jours à la une des journaux la question sécuritaire et militaire au Sahel. Pourtant quelques semaines plus tôt au Mali le massacre d’Ogossagou qui avait fait 160 morts et plus récemment les attaques des églises au nord du Burkina (quatre depuis le mois de mai) qui ont fait plusieurs dizaines de victimes, n’ont pas bénéficié de la même couverture médiatique. C’est que la question de la présence militaire de la France dans cette zone, qui fait l’objet d’une sorte de consensus politique dans notre pays, devient de plus en plus problématique devant la détérioration continue de la situation. Sur les douze derniers mois le nombre de victimes civiles au Mali et au Burkina a été multiplié par cinq et se chiffre à plus de 4000. Les intérêts réels de la France dans la région sont mis en cause par les citoyens des pays concernés.

 La descente aux enfers du terrorisme des pays du Sahel a commencé à la fin de la période de plomb en Algérie des années 90 quand des groupes islamistes armés algériens s’installèrent durablement dans les confins désertiques au nord du Mali et du Niger, au sud de la frontière algérienne, pour avoir une profondeur géographique et financer leurs actions en participant aux trafics sahariens (armes, drogue, cigarettes). Des tribus locales, Arabes, Touaregs ou Maures leurs firent allégeance jusqu’en Mauritanie et quelques grands seigneurs de la guerre s’affilièrent au djihadisme mondial (Al Qaïda). Au début les gouvernements des pays concernés par cette présence laissèrent faire et furent souvent bénéficiaires des retombées pécuniaires de la contrebande transsaharienne. Les enlèvements d’otages européens débutèrent dans les années 2000 et changèrent la donne. Jusqu’à aujourd’hui 17 français ont été enlevés dont 7 ont été tués. Devant cette menace, les pays les plus concernés (Mauritanie, Mali, Niger) ont évolué différemment. Pour la Mauritanie le risque militaire que constituait cette influence djihadiste croissante dans le nord et à l’est de leur pays était grave. Après des prises d’otage sanglantes près de la capitale et des attaques contre leurs bases, dès 2008 les autorités militaires mauritaniennes réagirent fermement. Elles ont depuis toujours une proximité souvent familiale avec ces milieux tribaux, les connaissent donc bien et ainsi purent intervenir efficacement en attaquant plusieurs camps jusqu’au Mali avec l’appui logistique de la France. Depuis, la Mauritanie renforce son armée et améliore son renseignement sur les grandes familles arabo-berbères présentes au Sahel jusqu’au Niger. Le soupçon de compromis trop avantageux pour les groupes armés pèse toutefois sur le régime militaire mauritanien qui a pour l’instant réglé sa situation sécuritaire. Au Mali, comme au Niger, la revendication indépendantiste touarègue a très vite croisé la trajectoire djihadiste. Au grès d’alliances et de conflits internes variables entre djihadistes et indépendantistes, ces groupes armés veulent déstabiliser les régimes en place à Bamako et Niamey. La chute de Kadhafi en 2011 accélérera le mouvement au Mali par l’afflux d’armes : fin 2012, les différents groupes rebelles répartis entre djihadistes et indépendantistes, occupent le nord du pays et, début 2013, les djihadistes attaquent le sud du pays, prennent Tombouctou et menacent Bamako. L’opération Serval de l’armée Française les arrête et les refoule dans les massifs montagneux au nord du Mali. Depuis, la profondeur géographique du terrain des opérations a permis aux groupes armés de se reconstituer et de relancer leurs attaques meurtrières éclairs en évitant les grands face à face avec les armées régulières. Daech qui installe en 2014 un califat au Moyen Orient devient la référence. La relance de la guerre civile en Libye permet la constitution de bases arrière aux groupes armés au sud de ce pays et la collaboration avec les combattants de Daech qui ont reflué dans le pays. Au Niger la situation est analogue depuis que les autorités participent à la lutte contre le terrorisme mais elle est aggravée par la guerre contre Boko Haram qui fait du bassin du lac Tchad à l’est du pays une vaste zone de conflits permanente avec 1 800 000 déplacés et 27 000 morts depuis 2009. Le nord et l’est du Burkina sont aujourd’hui dans la tourmente qui s’étend de proche en proche et qui touche maintenant le nord du Bénin et du Togo.

 La stratégie militaire classique ne peut venir à bout de toutes ces crises qui ne peuvent se résumer à une « lutte contre le terrorisme ». Tous les acteurs politiques et militaires le savent. La déstabilisation politique originaire dûe à l’implantation de groupes armés islamistes se chronicise autour de lignes de faiblesses sociétales anciennes et documentées, aux origines diverses, mais qui se mettent en synergie et aggravent les fractures : la dégradation, voire l’absence des services et de l’autorité de l’Etat, les questions foncières, les inégalités territoriales, le pastoralisme versus agriculture sédentaire, les clivages culturels et historiques ou le dérèglement des cycles climatiques. Le prosélytisme religieux des djihadistes se nourrit de ce terreau fragile que cinquante années d’aide au développement n’ont finalement pas su amender. Leur dernière stratégie est d’attiser les tensions ethniques et religieuses entre les communautés afin d’accélérer les désordres. Certains travaux de chercheurs montrent que le modèle de société islamiste imposé par les groupes djihadistes dans les zones qu’ils contrôlent, au-delà de ses excès, séduit aussi les communautés villageoises par ses réponses nouvelles à des questions anciennes comme la propriété foncière ou sur le statut matrimonial plus souple.

Dans ce contexte dégradé, la France met en œuvre l’opération militaire Barkhane et participe à deux dispositifs internationaux : le G5 Sahel et la Minusma.  La première, depuis 2014, mobilise 4500 hommes et a pour objectif d’appuyer les efforts militaires des cinq pays de la zone. La lecture des communiqués de guerre ou des bilans de l’armée est celle d’une chronique ininterrompue de succès partiels, de décompte de « terroristes » tués, d’échauffourées victorieuses, de ripostes, de combats et d’opérations réussies qui montrent une domination militaire classique, mais surtout qui montre en creux un ensablement du dispositif qui ne retourne pas la situation durablement. L’enlisement des armées russes et américaines en Afghanistan vient immanquablement à l’esprit. Depuis 2017, le G5 Sahel se veut une réponse plus politique et globale qui réunit les gouvernements des pays concernés autour d’actions communes et d’un commandement militaire coordonné. Les intérêts stratégiques différents des pays participants, les effets d’annonces financières très partiellement suivies d’effets, une technostructure lourde, des logiques de programmes de développement à l’ancienne qui mobilisent une expertise pléthorique, des objectifs trop larges et contradictoires alliant développement, lutte contre le changement climatique, les migrations et la « lutte contre le terrorisme » font que cette dernière organisation sous régionale vendue à force de grands sommets internationaux, dérive vers un énième « machin », une auberge espagnole, où chaque partenaire international recycle ses propres projets. L’Union Européenne est très investie dans le dispositif mais y reproduit ses carences technocratiques. La France appuie également par son expertise et ses financements la MINUSMA, la force de maintien de la paix de l’ONU mise en place en 2013 et forte de 11 000 casques bleus essentiellement Africains. 170 militaires ont été tués depuis sa création. Ses résultats sont très mitigés, les vols réguliers de ses véhicules défraient la chronique et la reconduction de son mandat est remise en cause par les États-Unis. 

Le bilan humain et financier de cette guerre que mène la France depuis 2013 doit être posé. D’un côté, 28 militaires français tués, Barkhane qui coûte au budget de l’Etat un million d’euros par jour, le coût financier de la participation aux différents mécanismes, directement ou via l’Union Européenne, qui se chiffre en centaines de millions d’euros, auxquels on peut ajouter la prime politique sécuritaire à des régimes corrompus et autoritaires. En regard des coûts : l’extension du chaos. Alors qu’on prévoit une population de 330 millions d’habitants dans cette région en 2050, il apparaît que la déstabilisation profonde du Sahel est installée et, à moins d’une refonte globale de la doctrine et de la stratégie de l’appui aux pays du Sahel, qu’elle va durer.

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