Fast and furious Trump

On se demande si Donald Trump a lu les sept articles et les vingt-sept amendements de la constitution américaine et s’il n’a pas préféré s’inspirer de la lecture d'un manuel pour blockbusters pour scander son mandat tant sa présidence ressemble à une ultime version de Fast and Furious.

En 2005 un scénariste d’Hollywood, Blake Snyder, publiait un manuel d’écriture de Blockbuster (littéralement faire sauter le quartier) pour relancer l’industrie du cinéma américain. Intitulé « les règles élémentaires pour l’écriture d’un scénario », le livre propose une écriture soutenue des scénarios en une quinzaine d’évènements pivots indispensables pour rythmer la narration et maintenir l’attention du spectateur, à la place de la structure classique des films en trois phases. Dans le descriptif de ces points forts le 14eest toujours celui où l’histoire semble réglée, perdue ou gagnée pour chacun des deux camps, d’un côté le héros, ses amis sympas et toute la déclinaison des méchants de l’autre. A la 15eet dernière séquence on relance la machine dans une scène finale époustouflante qui voit ces derniers définitivement défaits.   

On se demande si Donald Trump a lu les sept articles et les vingt-sept amendements de la constitution américaine et s’il n’a pas préféré s’inspirer de la lecture du manuel de Blake Snyder pour scander son mandat tant sa présidence ressemble à une ultime version de Fast and Furious, une série devenue culte, démarrée en 2001 et dont le 9eopus est sorti cette année. Au fur et à mesure que la saga avance, elle évolue vers un excès de voitures tunées, de femmes hyper-sexualisées, d’hommes virils et body buildés, de courses poursuites dans le monde, d’ultra maîtrise digitale du cyber espace planétaire et de menaces mortelles pour l’humanité qu’une équipe de délinquants sympathiques, faisant fi de toute règle d’engagement conventionnel, s’attache à éviter dans des effets spéciaux de plus en plus délirants et réalistes. Les cellules du cortex du cerveau des spectateurs ne sont pas trop sollicitées, en revanche le bulbe rachidien réflexe l’est pas mal : violence, sexe, argent, bagnoles, virilité, humiliation, domination, pouvoir. Une machine à phantasmes et à plaisirs coupables pour les afficionados.

Donald Trump est à lui tout seul à la fois un personnage central et un blockbuster politique : grande taille, une moue ironique et dédaigneuse, un atout capillaire invraisemblable, une carnation agent orange, la longue cravate en forme de flèche qui indique le bas ventre, et sa femme Melanja venue d’un ex pays soviétique, mutique, les yeux clairs. Les longs bras de son Donald lui seront utiles dans la scène finale quand, accroché au sommet de la Trump Tower de New York, il la protègera en luttant pour se maintenir au pouvoir. Donald Trump a cassé le rythme à trois temps des derniers mandats présidentiels : activités de début de mandat stoppées par les élections de midterms difficiles, occupation du terrain politique et campagne de réélection. Le sien est une succession de tableaux où il se met en scène dans le bureau ovale, à la descente de son hélicoptère présidentiel ou à la tribune de meetings. La liste de ses carambolages politiques, de ses dérapages verbaux et des accords internationaux emboutis est impressionnante : construction d’un mur entre le Mexique et les États-Unis, retrait de l’accord de Paris sur le climat, retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, relance de l’exploitation pétrolière, déni du changement climatique, retrait de l’UNESCO, retrait de l’OMS, reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, feu vert donné à la colonisation israélienne, accélération de la guerre commerciale avec la Chine, reprise des condamnations à mort au niveau fédéral, menace du feu nucléaire sur la Corée un jour, réconciliation le lendemain, chapelets d’injures sexistes et racistes à ses adversaires politiques féminins, kyrielles de menaces ou de basses flatteries aux autres chefs d’Etat. Cela tout en tweetant furieusement aussi vite que son ombre. Sa politique économique en direction de son électorat populaire ressemble aux préliminaires d’un duel automobile clandestin quand la testostérone des chauffeurs fait vrombir les moteurs surchauffés avant de les lancer dans une course. Ses réservoirs de voix, pour beaucoup fans de Fast and furious, vivent dans les régions les plus ouvertes à la concurrence internationale, où l’espérance de vie diminue depuis dix ans à cause de l’obésité chronique et faute de système de santé accessible. De l’incroyable course poursuite dans le désert californien du premier épisode de la série nous en sommes à l’opus 6 avec la course folle finale du char d’assaut surarmé, volé dans une base espagnole de l’OTAN, qui écrase sous ses chenilles toutes les voitures croisées sur le viaduc d’une autoroute de vacances.  

Les menaces de destitution poursuivent Donald depuis le début de son mandat. Les livres à grand tirage de ses ex co-équipiers décrivant le quotidien de la Maison Blanche se succèdent, on y découvre les pensées chaotiques de son locataire et sa dangereuse incapacité intellectuelle et affective. On se dit que les épisodes Black Lives Matter et gestion de la COVID-19 vont lui faire perdre définitivement la partie. On se met à espérer que l’on est à la fin de ce méchant blockbuster. La menace d’intervention de l’armée après les émeutes qui ont suivi l’assassinat de Georges Floyd dans la ville du Grand prix d’Amérique de Formule1 a réveillé une partie des Républicains. Son insensibilité et son refus de dénoncer le suprématisme blanc pour lequel il avait déjà perdu un procès en 1988, choque bien au-delà de l’électorat afro-américain. Ses rodomontades et son refus de voir la réalité de l’ampleur de l’épidémie ont démontré son irresponsabilité. Le quart des décès dus à la maladie dans le monde est enregistré aux États-Unis.

En face de lui, les démocrates ont refait leur unité devant le danger que représente Trump, Joe Biden et Bernie Sanders se sont associés. Les sondages mettent le candidat démocrate en tête, notamment dans les « swing states » qui décideront de l’élection de novembre. Nous en sommes à la fin du 14etableau, la messe semble dite pour Donald Trump à trois mois des élections. On attend avec inquiétude le dernier tableau : les élections elles-mêmes avec la contestation des résultats quand Trump réalisera qu’il a perdu. Son dépit et celui de ses supportes seront tels que l’on peut craindre un recours à la force et il n’est pas dit que le scénariste du Blockbuster Trump ne fasse pas gagner ce personnage à la fin pour annoncer le tournage d’un 2eopus.

L’acteur Dwayne Johnson qui tient le rôle de Luke Hobbs dans Fast and Furious, est engagé dans la lutte contre les violences policières et le racisme. C’est la montagne de muscles, ancien de la CIA qui a rejoint le groupe de potes qui sauve le monde. Dans l’épisode 8 on le voit accroché à la portière d’un chasse neige lancé à vive allure sur la banquise, il repousse du pied une torpille lancée depuis un ancien sous-marin nucléaire soviétique. Elle glisse sur la glace et il la dévie pour faire exploser un char d’assaut sur le point de le percuter. Il a posté sur les réseau sociaux un texte viral : « Où êtes-vous ? Où est notre leader en ce moment où notre pays est à genoux, suppliant, blessé, en colère, souffrant les bras levés et demandant à être entendu ? » Fast and furious, c’est aussi le nom de code secret d’une opération policière clandestine lancée sous la présidence Obama qui visait à introduire des armes au Mexique pour infiltrer les cartels de la drogue. L’opération a mal tournée quand un garde-frontière de l’Arizona a été tué par une de ces armes de l’armée américaine. Le titre du blockbuster n’est-il pas finalement l’hyperbole véridique, comme Trump qualifie ses demi mensonges, des États-Unis aujourd’hui ? Celle de la super puissance occidentale sur le déclin, lancée dans une dérive impériale et dictatoriale.  

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