Christophe Castaner : le caïd de la place Beauvau

Si Castaner reste en poste, c’est qu’il a les compétences voulues par Emmanuel Macron qui applique sa politique libérale autoritaire dans la lettre et l’esprit des institutions de la Ve République. Marine Lepen n’aura qu’à poursuivre le chemin tracé.

Le Général De gaulle aimait choisir ses ministres à contre-emploi de leurs responsabilités ministérielles : les ministres devaient être des politiques chargés de la mise en œuvre des choix du gouvernement et pas les portes paroles de leurs administrations. Le CV de Christophe Castaner montre qu’il est effectivement à contre-emploi dans son ministère régalien. Hormis une certaine connaissance de la pègre des années 80 quand il était joueur de poker et qu’il fréquentait quelques figures du milieu marseillais, et sa lourde condamnation financière en diffamation d’agent public quand il était élu municipal, on ne voit pas bien où il a pu acquérir les connaissances nécessaires pour se voir confier ce ministère central dans la vie de la République et le maintien de la cohésion sociale. Mettons à son crédit son diplôme de droit en criminologie. Ses passages dans deux cabinets de ministres socialistes ont pu lui donner quelques capacités dans la gestion en coulisse des affaires de l’Etat. Il y a un an, à la place d’un grand ministère aux compétences larges, le président de la République a confié à Christophe Castaner un ministère réduit à la sécurité intérieure sans les collectivités territoriales et l’a placé au 11erang dans l’ordre protocolaire, derrière le ministre des comptes publics.

 Jamais un ministre de l’intérieur sous la Ve République aura en un an multiplié autant de graves erreurs qui interrogent sur sa capacité à maîtriser ses dossiers : ses déclarations à propos de la supposée attaque des Gilets Jaunes contre un hôpital parisien, le déni de la violence inutile dans une charge policière qui a blessé une militante pacifique de 73 ans, le rapport de l’IGPN qui exonère contre l’évidence la responsabilité de la police dans la noyade de Nantes, les déclarations précipitées du ministre à propos de l’incendie de Lubrizol et de la tuerie à la préfecture de police. Avec deux victimes dans le cadre d’opérations policières, 2019 sera l’année la plus meurtrière après 1968, cela sans compter les éborgnés et les mains arrachées. Le parlement européen, le défenseur des droits, le conseil des droits de l’homme de l’ONU, ont indexé le gouvernement français pour son usage disproportionné de la force dans le maintien de l’ordre. Mis bout à bout, ces faits auraient dû entrainer le départ du ministre depuis longtemps. Si ce n’est pas le cas, c’est parce qu’ils montrent un système, un système pensé et politiquement assumé.

 En mai Christophe Castaner a décoré de la médaille de la sécurité intérieure une partie de la hiérarchie de la police qui a participé à la répression des troubles de l’automne et de l’hiver, jusqu’aux responsables les plus impliqués dans les bavures. Sur les 900 promus, on ne compte que 11 policiers de base qui ont affronté directement les manifestants les plus dangereux sur les Champs Élysées et la place de l’Etoile. Cet acte politique est le signe de l’alignement du ministre sur la doctrine la plus répressive de la hiérarchie policière et de ses syndicats. Depuis les débuts de la Ve République, la sécurité dans la capitale est co gérée par la préfecture de police et les syndicats de police. Quelques grands ministres de l’intérieur, Joxe, Chevènement ont su gérer cette réalité dans le respect des libertés publiques. D’autres, moins grands, Chirac, Bonnet, Poniatowski, Pasqua, Guéant, Sarkozy, Valls, ont utilisé la place Beauvau pour asseoir leurs ambitions politiques. Avec Castaner on est un cran encore en dessous : il n’est même pas le porte-parole de son administration mais son porte-voix. L’histoire du suivisme des ministres derrière la hiérarchie policière se trouve dans le recul de nos libertés publiques sous la Ve République, de la loi Sécurité et Liberté sous Giscard jusqu’aux dispositifs de l’Etat d’urgence dans le droit commun et la dernière loi anti casseurs (la loi Gilets Jaunes) qui organise la détention préventive sans contrôle du juge.

 Le Front National n’a pas réussi sa stratégie d’implantation de son syndicat dans la police (FNP) mais le vote Lepen est plus élevé dans la police que dans le reste de l’électorat. Si le taux de vote au premier tour pour Marine Lepen dans la police était appliqué à l’ensemble des votes dans le pays, elle briserait son plafond de verre et serait en position éligible au second tour. L’assassinat de quatre policiers à la Préfecture de police accélérera l’appropriation des comportements les plus radicaux de l’extrême droite au sein de la police française, comme c’est déjà le cas en Allemagne. Christophe Castaner, le bad guy de la macronie, le caïd de la place Beauvau, reçoit les coups et les distribue en encourageant la répression coordonnée par ses nervis. S’il reste c’est qu’il a les compétences voulues par Emmanuel Macron qui applique sa politique libérale autoritaire dans la lettre et l’esprit des institutions de la Ve République. Marine Lepen n’aura qu’à poursuivre le chemin tracé.

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