Plans banlieues : la nécessité et la méthode

Le rapport Vivre ensemble, vivre en grand, pour une réconciliation nationale, dit plan Borloo été balayé d'un revers de la main par le président de la république. Pour le plaisir d’un bon mot autour de l’égo de « deux mâles blancs », il explique à ceux qui se sont mobilisés, que dans son nouveau monde, l’initiative et la responsabilité individuelles sont les seuls moteurs du changement social

Dès les grandes enquêtes sociales en France au XIXe siècle, la tuberculose était le marqueur de la pauvreté, de l’exclusion sociale et de l’habitat dégradé. En 2011 le taux de prévalence de la tuberculose en France était de trois pour cent mille habitants, de trente en Seine Saint Denis et de trois cent dans certains quartiers de Clichy sous-bois, à l’origine les émeutes de 2005. « Les banlieues », ce sont mille cinq cent quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) regroupant six millions d’habitants. Dans ces territoires les services publics sont moins dotés en moyens financiers et humains que la moyenne nationale, l’accès aux transports plus difficile et le chômage largement supérieur et la situation se dégrade régulièrement. La spécificité de la démographie en France, positive dans une Europe qui vieillit, est le résultat de la natalité dynamique de ces quartiers. Depuis longtemps, les pouvoirs publics sont documentés sur cette réalité. Les rapports, plans et lois d’orientation se succèdent depuis trente ans : depuis le plan Banlieue 89, lancé en 1983 après les émeutes des Minguettes, jusqu’au au dernier rapport Borloo[1], en passant par la loi d’orientation de la ville en 1991, le plan Banlieue de Bernard Tapie de 1992, la création des ZUS en 1996, la loi de solidarité et de renouvellement urbain de 2000, le Programme National de Rénovation Urbaine de la loi Borloo en 2003, les contrats urbains de cohésion sociale de 2007, le plan Espoir Banlieues de 2008 et la loi de programmation de la ville et de cohésion urbaine, dite loi Lamy de 2014. On aura beau jeu de dire que tous ces programmes ont aussi « coûté un paquet de pognon » pour des résultats bien faibles, mais le bilan n’a pas été fait et la rénovation dans les quartiers est une réalité.

En 2002 des intellectuels ont appelé ces quartiers les « territoires perdus de la République » les décrivant aux mains du communautarisme musulman, en proie à la délinquance et aux trafics de drogue. Les banlieues passaient du statut de problème d’aménagement du territoire à celui de remise en cause de notre identité française. En faisant de l’immigration et de l’islam le cœur du problème, ces intellectuels, relayés par des politiciens que la question identitaire enchante, oubliaient que ces territoires n’ont pas été perdus mais abandonnés quand la désindustrialisation des périphéries des villes s’est achevée dans les années quatre-vingt. Le maillage social autour de la culture ouvrière, de l’éducation populaire ou de l’action catholique ouvrière a alors disparu. La nature a horreur du vide. Les associations piétistes musulmanes qui font aussi du travail social ont pris le relai ; d’autres systèmes de solidarité de proximité plus grégaires et criminogènes, aussi. Les valeurs républicaines d’égalité ou de fraternité sont restés des mots creux pour ceux qui vivaient au-delà des boulevards périphériques.

 Après un Sarkozy à la métaphore rustique (le plan Marshall, le karcher…) et Hollande qui avait mis de la cohérence et des moyens supplémentaires dans les dispositifs, on avait pu croire que le volontarisme du nouveau président allait faire bouger les lignes du débat malgré la suppression des emplois aidés et la diminution de 11% des crédits de la politique de la ville. Une centaine d’élus lancèrent alors l’appel de Grigny en octobre autour de dix mesures d’urgence. A Tourcoing en novembre, Macron prononça un discours fort, ouvrant des pistes nouvelles et confia à l’inusable Borloo le soin de lui remettre des propositions six mois plus tard. Celui-ci se mit au travail et rendit son rapport en avril. Un travail clair, articulé autour de 19 priorités et de propositions concrètes dans la ligne de l’appel de Grigny et des orientations du discours de Tourcoing et qui a réellement mobilisé les élus, les associations, les administrations centrales et territoriales et les chercheurs. Un chiffrage raisonnable de 48 milliards d’euros sur plusieurs années avec un dispositif de suivi. Une tribune d’intellectuels a salué le plan. En réponse, le 22 mai, le président a opposé son discours de la méthode, ironisant sur un énième plan qu’il a lui-même commandé, ne reprenant que des actions que son gouvernement a déjà engagées, et renvoyé ce travail collectif, républicain, aux oubliettes, où il est déjà oublié. . Sa méthode c’est évacuer d’un revers de la main le travail collectif dans le cadre des lois de la République. Une pensée hors sol qui inquiète de plus en plus devant les nécessités du temps présent.

 

 

[1]Vivre ensemble, vivre en grand, pour une réconciliation nationale. Ministère de la cohésion des territoires

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.