En 2020, en France, l’institution policière fait peur.

L’extrême droite est en passe de gagner dans la société française la bataille de l’hégémonie culturelle sur les questions d’identité et de sécurité, bataille qu’elle a déjà gagnée au sein de la police.

Le 2 janvier 2017, le Figaro publiait un article très documenté où il démontrait à partir des chiffres officiels que le taux d’absentéisme ramené aux jours de présence des enseignants dans le public était de 4,4 %. Le Figaro n’hésitait pas alors à titrer « pourquoi l’absentéisme des enseignants n’est pas une fable ».Les 4 et 10 juin derniers, le site StreetPress révélait que deux pages Facebook de policiers (TN Rabiot Police Officiel et FDO Réunis), coutumières de propos ouvertement racistes et haineux réunissaient respectivement 8000 et 9000 gendarmes et policiers, soit un taux d’adhésion de 6,8 % des effectifs de police et de gendarmerie. Cette fois-ci pour le Figaro, le racisme des forces de l’ordre est une fable, une légende urbaine : il y a bien quelques policiers racistes, il faut les sanctionner, mais il ne faut pas généraliser. Les généralisations sur les enseignants (toujours absents), les cheminots (toujours en grève) ou les agents de l’hôpital public (toujours mécontents), sont les fonds de sauce des éditoriaux de la presse et des discours de la classe politique qui va de la macronie à l’extrême droite. Ce sont les mêmes qui refusent d’admettre qu’il y a un problème de racisme au sein des forces de l’ordre alors que les faits sont de mieux en mieux documentés.

La construction historique et l’organisation de l’institution policière aux États-Unis ne sont pas les mêmes qu’en France. Les chiffres sur les violences et les discriminations raciales sont sans aucune mesure entre les deux pays et montrent un système au pays du paranoïaque suprémaciste. Doit-on pour autant se consoler en se comparant avec l’Amérique ? La tradition que revendiquent les policiers et les gendarmes signifie la transmission de valeurs entre les générations professionnelles. Aujourd’hui les plus anciens qui servent dans la police française ont été encadrés au début de leur carrière par des aînés entrés dans la police alors que la chasse aux bicots, ratons et autres bougnoules des années 60 était sinon la norme tout au moins une habitude. Elle fit plus de 100 morts à Paris le 17 octobre 1961. Le rapport 2019 du défenseur des droits montre dans la société française une baisse globale des signalements pour discrimination de 3,2 % entre 2018 et 2019 pendant que les signalements pour atteinte à la déontologie des forces de sécurité augmentaient de 28 % dont le tiers dû à des discriminations. Pourquoi alors ce déni de l’existence d’un racisme enchâssé dans les représentations et les pratiques de la police française, un habitus.? Pourquoi lorsque les victimes manifestent collectivement dans la rue, rendant visibles dans l’espace public les raisons des discriminations, beaucoup y voient d’abord une attaque contre l’universalisme de la République, l’expression d’un communautariste plutôt que la défense des droits ? Depuis quand la mise en lumière de l’origine d’une discrimination est une atteinte à notre vouloir vivre ensemble, un séparatisme ?

Quant aux décès, mutilations et blessures graves dues au maintien de l’ordre, les faits sont avérés. La stratégie d’engagement de la police contre les manifestations et l’utilisation de nouveaux équipements de répression ont entrainé sans équivoque une augmentation du nombre de victimes collatérales des forces de l’ordre. La documentation existe, les chiffres sur l’usage disproportionné de la force ne sont pas discutables, ils sont effrayants. Le nombre d’enquêtes judiciaires ouvertes après un signalement de l’IGPN a augmenté de 24 % entre 2018 et 2019. C’est dire, quand on sait la capacité des bœuf-carottes[1]à balayer sous le tapis les débris de vaisselle. Mettre l’augmentation des blessés parmi les forces de l’ordre en regard de cette réalité permet bien sûr de contextualiser la brutalité des casseurs en marge des manifestations mais ne peut pas être une justification des exactions commises par la violence légitime de l’Etat, à moins de modifier le pacte qui fonde notre société. En parallèle, pour des raisons de rendement de l’instruction des policiers, en 2016 la formation est passée de 12 à 9 mois et le niveau minimum requis pour entrer dans le métier a été abaissé. Pourquoi, contre l’évidence, ce refus obstiné du gouvernement, relayé par les journalises du maintien de l’ordre, de parler de violences policières ?Jouer sur les mots pour nier les faits n’est pas une réponse à la hauteur du problème.

Acceptons l’argument que cette réalité ne montre pas une stratégie des pouvoirs publics, qu’elle n’est pas une politique explicite de défense d’un système économique qui produit des inégalités. Admettons que nous ne sommes pas en train d’essayer la dictature. En revanche l’explication selon laquelle il s’agirait d’actes isolés perpétrés par une minorité d’individus qu’il faut sanctionner ne tient plus. Il y a des policiers qui ne sont pas racistes, on le sait, il y en a qui le sont, on le sait aussi, c’est la double cécité sur l’habitus raciste de l’institution et les violences policières qui interroge pour ne pas dire angoisse. La sociologie et l’histoire éclairent les causes, mais ne disent pas pourquoi les pouvoirs publics ne prennent pas à bras le corps la lutte contre ces phénomènes dans une institution qui met en action la violence légitime de l’Etat. Pourquoi la rhétorique du déni remplace-t-elle l’analyse des causes et des moyens d’y remédier ? Pourquoi ce refus d’obstacle démocratique ? Pour la simple raison que l’extrême droite est en passe de gagner dans la société française la bataille de l’hégémonie culturelle sur les questions d’identité et de sécurité, bataille qu’elle a déjà gagné au sein de la police. Comme ses deux prédécesseurs, le président Macron porte une bonne part de responsabilité dans la défaite culturelle des institutions de la République sur ces deux sujets. Aujourd’hui l’institution policière fait peur aux politiques et elle est une menace pour notre démocratie.

 

[1]Bœuf-carottes, le surnom donné à l’Inspection générale de la police nationale dans Les Ripoux.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.