Sisyphe en grève

Sisyphe en grève écoute le silence déraisonnable du monde. Il y entend les craquements sourds de la banquise qui cède et le bruit infernal des forêts australiennes qui brûlent.Alors, il dit non, il se met en grève, il se révolte.

« Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir.[1] »Que pensait Sisyphe quand il voyait rouler sa pierre une énième fois en bas de la montagne ? C’était ce qui intéressait Albert Camus. Sisyphe ne comprend pas l’absurdité de cet effort éternellement recommencé, il ne déchiffre pas le « silence déraisonnable du monde ». Le 5 décembre dernier Sisyphe s’est mis en grève. Il ne comprend pas pourquoi on lui explique que les lois qui organisent sa retraite, son temps de travail, son assurance chômage, sa couverture maladie, ces textes qui le protègent, ne sont plus adaptées au monde contemporain. Il ne comprend pas pourquoi des purs intérêts financiers incarnés dans une étroite élite politique, font dévaler ce rocher qu’il a péniblement poussé sur la pente d’une amélioration de son existence. Sisyphe en grève écoute le silence déraisonnable du monde. Il y entend les craquements sourds de la banquise qui cède et le bruit infernal des forêts australiennes qui brûlent.Alors, il dit non, il se met en grève, il se révolte.

 Alors que l’on commémore le soixantième anniversaire de la mort d’Albert Camus, tué dans un accident de voiture absurde, il serait ridicule d’imaginer ce qu’il aurait dit des mouvements sociaux qui se succèdent en France depuis 2018, mais il est légitime de mobiliser sa pensée pour analyser et comprendre les situations actuelles. Avec l’Homme révolté[2], ila disséqué sur plusieurs siècles les pensées de personnages qui ont porté une révolte métaphysique, artistique, philosophique ou historique. Dans le contexte de la sortie du traumatisme de la seconde guerre mondiale, il a fouillé les matériaux intellectuels qui avaient plongé l’Europe dans le terrorisme rationnel d’Etat et permis ensuite de nous en libérer. Il ne voulait pas faire œuvre d’historien mais dans les œuvres des poètes, des artistes et des écrivains il a cherché les poisons de la pensée nihiliste qui avaient amené au fascisme, au nazisme et au stalinisme. A la sortie du conflit, en occident, la peur du communisme et les compromissions de beaucoup d’industriels avec le fascisme et le nazisme firent reculer les pouvoirs économiques. Ils durent céder du terrain en acceptant la sécurité sociale, les retraites, des lois du travail plus protectrices pour les salariés. Le Conseil National de la Résistance imposa des avancées sociales au patronat. Une sorte de guerre de tranchée s’en suivit : la diminution du temps de travail et l’assurance chômage vinrent encore un moment consolider les positions de ceux qui vendaient leur force de travail. Depuis les années 80 une formidable contre-offensive s’est mise en place qui, position après position, regagne du terrain mais la dernière place forte, celle des retraites, résiste.

 Aujourd'hui la pensée nihiliste c’est celle de ceux qui ont abdiqué devant les logiques des marchés financiers, devant l’absence d’alternative aux algorithmes de la main invisible du capitalisme qui donne toujours plus aux détenteurs du capital et pressure les autres. Au-delà du démantèlement organisé de ses droits acquis par la lutte, Sisyphe réalise que les coups de boutoirs contre ses droits procèdent de la même pensée nihiliste qui amène notre planète à la rupture. Sisyphe comprend avec effroi que la petite retraite qu’on lui permettra de prendre toujours plus vieux, dans le meilleur des cas lui permettra de survivre, à moins qu’il ne mette sa maigre épargne dans des assurances privées et des fonds de pension qui la placeront dans des investissements rentables à court terme, ceux des entreprises écocides dont les nouvelles forges soufflent sur le grand brasier planétaire. Camus pensait que c’est par l’expérience concrète de la lutte que l’on avait pu à l’époque réinstaurer les valeurs de liberté, d’égalité, de vérité, de fraternité. Ce sont ces moments collectifs de révolte, aujourd’hui sur les ronds-points, les piquets de grèves, les grands boulevards, qui peuvent faire naître les principes moraux d’une expérience plutôt qu’une vision abstraite de l’homme. « La révolte [...] ouvrait les chemins d’une morale qui, loin d’obéir à des principes abstraits, ne les découvre qu’à la chaleur de l’insurrection, dans le mouvement incessant de la contestation. »

 En 1943, Camus rejoignit le journal Combat fondé en 1941 par les réseaux clandestins Vérité, Liberté et Résistance. Tout un programme. Il y fut rédacteur en chef de 44 à 47. Son premier éditorial, au titre sans équivoque « De la Résistance à la Révolution », trace la ligne politique du journal : « En finir avec l'esprit de médiocrité et les puissances d'argent, avec un état social où la classe dirigeante a trahi tous ses devoirs et a manqué à la fois d'intelligence et de cœur. Nous voulons réaliser sans délai une vraie démocratie populaire et ouvrière. » A notre tour de reprendre ce combat, contre le libéralisme financier cette fois-ci, avec les armes de la démocratie. Suffiront-elles ? 

 

[1]Albert Camus. Le mythe de Sisyphe. Gallimard 1942

[2]Albert Camus. L’homme révolté. Gallimard 1951

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