L’autre à travers un masque : lire Levinas

Le masque que l'autre porte aujourd’hui dans l’espace public m’éloigne-t-il de sa vulnérabilité ou au contraire la découvre-t-il encore un peu plus ? Que dévoile le port obligatoire du masque ? Levinas peut nous aider à y penser.

Il semble que nous sommes condamnés à porter un masque dans l’espace public pour un moment encore. On le porte moins pour se protéger que pour protéger les autres. Dans beaucoup de situations de la vie quotidienne, le contact avec les autres se fait maintenant au travers d’une protection. La face cachée, on ne voit de l’autre que son regard sans le nez et la bouche qui viennent le compléter : un visage tronqué sans le sourire qui l’éclaire.

Pour Emmanuel Levinas l’idée de l’infini se tient dans notre rapport avec autrui, autrement dit dans le rapport social[1]. Alors qu’habituellement depuis Pascal on cherchait plutôt cette idée de l’infini dans le cosmos ou dans la structure de la matière, Levinas l’explore dans le visage de l’autre que seul le rapport humain permet. Tous les humains ont en commun les mêmes éléments élémentaires qui composent leurs visages qui pourtant varient à l’infini. Mais avec Levinas il ne faut pas s’arrêter au sens propre du visage, des yeux, un nez, une bouche ; le visage de l’autre est d’abord une fragilité qui s’impose à moi et m’interpelle, me défie ou me supplie.« Le visage s’impose à moi sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. » Chaque visage est singulier, il est une particularisation du visage humain universel. Cette singularité fait que l’autre est de manière absolue extérieur à moi-même. Le masque qu’il porte aujourd’hui dans l’espace public m’éloigne-t-il de sa vulnérabilité ou au contraire la découvre-t-il encore un peu plus ? Qu’elle est la signification, s’il y en a une, de ce nouveau comportement nécessaire ? Que dévoile le port obligatoire du masque ?

Cette exploration de l’infini que mène Levinas dans le visage de l’autre est une quête de sens, une question métaphysique. Selon la tradition orthodoxe, Agar, roi d’Édesse, voulut avoir un portrait de Jésus. Celui-ci pressa sa face sur un tissu qu’il remit aux envoyés d’Agar et cette image, non faite de la main d’homme, constitue pour les Orthodoxes le témoignage direct et matériel de l’Incarnation du Verbe. Toutes les icônes du visage du Christ sont identiques et dériveraient de ce portrait originel unique. De la même manière dans la plupart des traditions africaines, les masques sacrés que l’on sort de leurs cases secrètes à l’occasion des fêtes traditionnelles n’ont jamais été fabriquées mais existent depuis toujours à cet endroit. Emmanuel Levinas est le continuateur de ces traditions qu’il interroge à partir des siennes, celles de la phénoménologie et du Talmud.

Le masque qui nous protège de l’autre révèle d’abord la vulnérabilité de l’humanité devant des pandémies nouvelles auxquelles elle a contribué. C’est pourtant bien à travers l’autre, par l’intermédiaire de son visage, que nous faisons société et c’est l’extériorité radicale de son visage qui nous oblige en fondant toute morale : ma liberté s’arrête ou commence la sienne. Je ne vois que ses yeux, que le mouvement de ses sourcils, que sa ride frontale, que ses pattes d’oies à la commissures des paupières, pour interpréter l’expression de son visage. Est-ce de l’étonnement, de la joie, de la colère que je lis sur son visage ? Sans voir le bas du visage, je dois faire un effort d’interprétation, je dois lui parler pour m’assurer de ses intentions en ne sachant pas lire sur ses lèvres, je dois tendre l’oreille pour bien comprendre. Sans voir le bas du visage, sa forme, son équilibre, je ne sais pas dire s’il me plait, je ne peux avoir d’apriori, l’autre est face à moi avec sa spécificité occultée, je dois aller vers lui si je veux entrer en contact. Et si en définitive plutôt que de nous éloigner, les masques nous rapprochaient en tendant vers l’unicité des visages ? Même avec un masque chirurgical norme EN 14683, le Mime Marceau continuerait à nous émouvoir et nous rappeler à notre humanité

Le mot personnage vient du grec persona qui désignait le masque que les acteurs du théâtre de l’antiquité grecque portaient. Le mot lui-même veut dire « qui laisse passer le son ». Au début de la pandémie on a vu les masques de quelques acteurs politiques. Comme des personnages de la Commedia Dell’Arte, ils mentaient sur l’inutilité du port du masque parce qu’ils voulaient cacher leur imprévoyance et ne pas perdre la face. Ces personnages publics étaient Polichinelle avec son secret connu de tous, ils portaient alors son masque noir, les joues tombantes, couvertes de verrues, des collines de plis ridés sur le front et un nez aquilin. Ces personnages ont été démasqués au bal des hypocrites mais d’autres acteurs arborent toujours le masque rouge du bête et méchant Matamore au long nez, comme Trump ou Bolsonaro qui prônent l’immunité collective pour lutter contre la maladie, sans port du masque, condamnant les Vieux et les personnes à risque faute de système de santé collectif. Ils nous dévoilent ainsi leur anti humanisme.

 

[1]Emmanuel Levinas. La philosophie et l’idée de l’infini. Revue de Métaphysique et de Morale, Colin, 1957, n° 3.

 

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