Bamako-Kaboul ou le choix de la raison ?

On nous le dit et on nous le répète : la débandade en Afghanistan face aux Talibans n’a pas grand-chose à voir avec ce qui se passe au Sahel. Il n’empêche, le parallèle est fait dans la tête des habitants du Mali, du Burkina et du Niger.

On nous le dit et on nous le répète : la débandade en Afghanistan face aux Talibans n’a pas grand-chose à voir avec ce qui se passe au Sahel, comparaison n’est pas raison, les contextes et les situations ne sont pas les mêmes, les histoires de ces régions du monde sont différentes, etc. C’est vrai. Il n’empêche, le parallèle est fait dans la tête des habitants du Mali, du Burkina et du Niger où, le jour même de la chute de Kaboul, un énième massacre de 37 personnes était perpétré à la frontière malienne. Les habitants de ces pays raisonnent : il y a trois mois le président de la République française annonçait le retrait progressif des troupes françaises au Sahel ; dix-huit après l’accord de Doha sur le retrait des troupes américaines en Afghanistan, Kaboul tombait aux mains des Talibans. Malgré les formations, l’armée malienne ne s’avère pas plus efficace que l’armée afghane sauf dans le domaine des représailles sur les populations civiles et la gestion du pouvoir de l’Etat et de ses prébendes. Dans son intervention télévisée du 16 août, le président Macron à soigneusement évité le moindre lien explicite alors que le rapprochement des situations était en filigrane chaque fois que la guerre contre le terrorisme était évoqué. Il a conclu son allocution en disant : « en étant du côté de ceux qui combattent pour la liberté, le droit des femmes, qui portent dans le monde, le même message que le nôtre, c’est le choix de la raison, c’est le choix de ce que nous sommes profondément ».

Le choix de la raison… on reste un peu comme une poule devant un couteau face à cet ultime argument qui tombe juste avant la profonde tautologie finale. Car il apparait que c’est le choix contraire qui a conduit depuis vingt ans beaucoup des décisions prises pour engager et mener les guerres contre ce que l’on désigne sous le vocable de terrorisme islamiste. Etait-ce le choix de la raison qui a conduit la création de Guantanamo en 2001, l’invasion de l’Irak en 2003, les pratiques de la prison d’Abou Graib, l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, l’accord de Doha en 2020 ? Est-ce le choix de la raison qui mène la politique française d’appui à des régimes autoritaires et corrompus au Sahel depuis les indépendances ? Est-ce le choix de la raison qui a organisé le démantèlement des politiques publiques de santé et d’éducation au Sahel ou qui arme l’Arabie Saoudite dans sa terrible guerre au Yémen ? Non, ce sont le rapport de force, la nécessité du moment faisant loi et l’idéologie qui ont toujours commandé et commandent encore. Si la rationalité décidait nous n’en serions pas là. Le simple raisonnement logique montre que si le terrorisme est une atroce méthode, il n’est pas un ennemi. Les combattants fanatisés d’un califat mondial le sont. La raison politique a ses raisons que la raison ne connaît pas.

 Les milliers d’experts en développement, européens et africains, qui arpentent le Sahel depuis soixante ans sont pour la plupart motivés par le souci d’amélioration des conditions de vie des habitants. Les bataillons de bénévoles de la solidarité internationale et des droits de l’homme, européens et africains, qui se battent pour l’accès aux droits fondamentaux, sont mus par un militantisme humaniste. Tous ces gens sont raisonnables et l’échec patent d’un demi-siècle d’aide publique au développement doit les faire réfléchir. Tous sont aujourd’hui inquiets de voir cette guerre être perdue face à des combattants alimentés par une idéologie religieuse régressive et la haine de ce que nous sommes…justement. Et pourtant, l’Etat de droit, le développement, la démocratie ont leurs méthodes et leurs raisons que la raison connait. Il semble que nous l’avons oublié. La chute de Kaboul doit nous le rappeler. Les hommes politiques, les experts et les militaires sauront ils en tirer les enseignements pour faire le choix de la raison ? Poussons le raisonnement : est-il raisonnable d’organiser une coupe du monde de football au Qatar ou de payer annuellement un footballeur l’équivalent du coût d’un canadair, son entretien et ses heures de vol pour une année ? Notre cécité intellectuelle et notre aveuglement sociétal ne peuvent pas combattre l’obscurantisme moyenâgeux de nos ennemis. Comme pour une autre question existentielle pour l’humanité, celle du changement climatique, il est grand temps que nos fameuses lumières nous éclairent vraiment. Pour l’instant c’est le feu des armes et celui des incendies de forêts qui le font. Mehr Licht ! plus de lumière ! Disait Goethe juste avant de mourir.

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