Maurice Audin, l'histoire, la mémoire l'oubli

La mémoire, l’histoire, l’oubli Dans ce livre Paul Ricoeur tentait de répondre à quatre questionnements. Qu’est-ce que la mémoire, l’oubli ? Quelle est la vérité de l’histoire et quelles sont les conditions du pardon ? Ce livre a influencé la décision du président de la République dans la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans la disparition de Maurice Audin.

La mémoire, l’histoire, l’oubli. C’est le titre de la dernière œuvre majeure de Paul Ricoeur publiée en 2000 au Seuil. Emmanuel Macron, étudiant en philosophie, a été assistant éditorial de Paul Ricoeur quand ce dernier concentrait ses forces sur ce travail monumental où il discute pied à pied avec deux cents auteurs dont il fallait rechercher les références pour les nombreuses notes de bas de page. Dans ce livre Paul Ricoeur tentait de répondre à quatre questionnements. Qu’est-ce que la mémoire, l’oubli ? Quelle est la vérité de l’histoire et quelles sont les conditions du pardon ? Cette expérience a de manière certaine influencé la décision et le discours du président de la République dans la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans la disparition de Maurice Audin en 1957. Dans certaines circonstances qui touchent à notre vouloir vivre ensemble constitutif de notre Nation et malmené en ce moment, il faut être à la hauteur de la situation, laisser de côté les procès d’intention ou les spéculations sur l’agenda politique et prendre acte du choix historique du chef de l’Etat.  

 La guerre d’Algérie fait partie de la mémoire vécue ou partagée de plusieurs millions de Français et d’Algériens. Paul Ricoeur s’interroge sur la représentation dans le présent de quelque chose de passé, sur le passage d’une mémoire individuelle liée au vécu d’un individu, vers ce que l’on appelle notre mémoire collective. Cette dernière se fait par l’intersubjectivité des citoyens, elle est alors susceptible de manipulations et d’idéologie. Certains moments illustres de notre histoire récente comme la Résistance, la Libération ou Mai 68 sont remémorés et les acteurs vivants sont appelés à témoigner. Quant à la collaboration, la colonisation ou la guerre d’Algérie, elles ont été ou sont encore l’objet d’une sorte de stratégie de déni et d’oubli. La représentation de ce passé sombre et proche est difficile. L’histoire est aussi un fardeau et la veuve de Maurice Audin a dû se battre des années pour que le martyr du jeune enseignant ne tombe pas dans l’oubli.

C’est aux historiens qu’il revient de faire le travail de vérité. Ce sera la documentation sourcée, confrontée, vérifiable, ainsi que les témoignages recoupés de ceux qui ont participé ou vécu les évènements, qui constitueront la transition fondamentale entre la mémoire et l’histoire. Dans le cas de Maurice Audin et de la torture en Algérie ce travail de vérité avait été fait depuis plus de vingt ans et c’est sur le travail des historiens, dont Pierre Vidal-Naquet qu’il cite, que le président s’appuie pour reconnaître enfin la responsabilité de la France. Comme Jacques Chirac avec le Vel d’hiv, il ne nous dit pas une nouvelle vérité officielle, il dit la vérité de l’histoire qu’il faut regarder en face : les lois d’exception, les pleins pouvoirs à l’armée ont été des décisions politiques qui ont entraîné la torture généralisée en Algérie dont Maurice Audin a été la victime et dont l’Etat français porte la responsabilité. Le travail de vérité sur le passé n’est pas une repentance, il est une reconnaissance pour réparer le passé, comprendre le présent et préparer le futur. Notre présent c’est celui de la diminution de nos libertés publiques inscrite dans la loi anti-terroriste de 2017 qui intègre des dispositions de l’état d’urgence de 2015 issues de la loi coloniale du 3 avril 1955. Certes, cette dernière avait été prise pour éviter la proclamation de l’état de siège qui aurait transféré tous les pouvoirs à l’armée, mais moins d’un an plus tard elle a ouvert la voie aux pouvoirs spéciaux du gouvernement du socialiste Guy Mollet qui donna carte blanche à l’armée. Le parti communiste les vota. La vérité de l’histoire, c’est aussi cette vérité.

 Le président de la République n’a pas demandé pardon dans son allocution officielle mais Emmanuel Macron l’a fait personnellement en se rendant chez Josette Audin. Pour Ricoeur, philosophe chrétien, le pardon que l’on donne, que l’on reçoit ou que l’on demande est un acte individuel qui relève de la capacité de chacun. Le pardon collectif est impossible. L’Etat n’a pas cette capacité existentielle propre à chaque citoyen. Le pardon présuppose la faute et l’on s’approche de la question métaphysique où selon Ricoeur la théologie s’infiltre. L’institution rend justice et répare mais ne pardonne pas. La reconnaissance officielle de l’Etat est un aveu, elle n’est pas un acte de contrition. Étonnamment dans son ouvrage Paul Ricoeur ne mentionne qu’une seule fois la réconciliation qui ne peut être selon lui qu’une modalité du pardon, alors qu’elle semble centrale dans le discours du président de la République : « Il en va enfin du devoir de vérité qui incombe à la République française (…) car c’est par la vérité seule que la réconciliation est possible ». La théologie s’y serait-elle infiltrée ?

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