Sibeth Ndiaye, Notre Dame de la disruption

Tenter un portrait politique de Sibeth Ndiaye, la flamboyante secrétaire d’Etat, porte-parole du gouvernement, est une entreprise délicate. Le verbe, c’est son métier. Il est donc légitime de parler de celle qui incarne la parole du régime par une communication politique qui a, par nature, un rapport au réel particulier.

Tenter un portrait politique de Sibeth Ndiaye, la flamboyante secrétaire d’Etat, porte-parole du gouvernement, est une entreprise délicate. La cartouche en soupçon de racisme et de misogynie est toujours engagée dans son arme préférée : la communication politique. Elle dégage vite et vise souvent juste : elle a beaucoup d’entraînement dans le stand de tir de la xénophobie et de l’anti féminisme, tant elle est la cible de snipers politiques qui font leur spécialité des propos racistes et machistes, à la limite du délit quand il n’est pas allègrement constitué. Avant son master en santé publique, Sibeth Ndiaye avait fait deux années de philosophie, elle sait donc que les mots ont un sens, qu’ils peuvent blesser, voire tuer, mais elle sait aussi qu’ils sont notre principal outil pour décrire le réel et pourquoi pas le changer, c’est d’ailleurs pour cela qu'elle s’est mise très tôt au service du discours d’Emmanuel Macron qui voulait amener un nouveau monde politique. Aujourd’hui la communication officielle du gouvernement ressemble à un rapport financier en papier glacé de la Banque Mondiale avec ses chiffres macros économiques qui ne disent rien du quotidien et avec ses photos d’une mondialisation heureuse.

En philosophie, la phénoménologie, au lieu de penser le monde à partir de théories préalables, s’intéresse essentiellement à la façon dont les choses, les faits, le réel, nous apparaissent dans l’expérience humaine la plus concrète. Le vocabulaire employé pour dire les choses, les montrer et les penser est central. Une chose réelle du phénomène Sibeth Ndiaye est qu’elle est porte-parole du gouvernement après avoir été conseillère en communication à l’Élysée et chargée des relations avec la presse pendant la campagne du candidat Macron. Le verbe, c’est son métier. Il est donc légitime de parler de celle qui incarne la parole du régime par une communication politique qui a, par nature, un rapport au réel particulier : il lui faut dire les réalisations du gouvernement, les mettre en perspective, les justifier, les défendre, convaincre. L’enjeu c’est le pouvoir d’État, son action et sa pérennisation mais pas la vérité des faits et, quand elle laisse entendre qu’elle est prête à ne pas dire la vérité, à mentir, pour défendre le président, elle dit vrai. La séquence passe alors en boucle dans les réseaux sociaux, les nouveaux médias impitoyables de notre post-vérité.

Paul Ricoeur que la phénoménologie a inspiré et qui a été instrumentalisé dans la communication de campagne du candidat Macron disait que l’identité de chacun était aussi une narration, donc construite, une histoire qu’on raconte et se raconte.  Quelle est l’identité narrative de Sibeth Ndiaye ? celle qu’elle montre, celle qu’elle laisse raconter par les médias qui dépendent d’elle pour leurs rubriques politiques ? Son profil, très décalé, en apparence, tel qu’il apparaît dans le milieu de la haute politique est un atout dont elle sait se servir habilement tant son personnage, disruptif, dirait l'autre, est lui-même un enjeu de communication autour de la modernité transgressive de la galaxie Macron. Ses origines sénégalaises lui sont utiles pour se construire une image hors normes habituelles, celle d’une immigrée fraîchement naturalisée, arrivée aux plus hautes responsabilités de l’Etat : un exemple de l’intégration réussie à force d’ambition, de volonté et de travail. Elle aime rappeler que ses parents étudiants en France ont milité pour les indépendances africaines, sa mère haute magistrate, son père directeur de CANAL + Afrique, elle évoque son grand-père paternel tirailleur sénégalais. La signification de son prénom : « celle qui a gagné tous les combats », sert d’élément de langage dans les articles people qui lui sont consacrés, un peu comme le proverbe africain qu’un politique cite quand il est en mal d’inspiration, style ancré dans la réalité, surtout quand il parle d’Afrique. Elle aime dire qu’elle fait de la couture pour elle et ses enfants, cela donne de l’étoffe pour son portrait cousu main de femme africaine assumée. Les tenues qu’elle porte, colorées, en tissus wax, parfois très chic-déstructurées, où parfois très banales, voire vieillottes, quels que soient les moments, professionnels, publics ou officiels, participent de l’image qu’elle cultive, celle qui est en dehors des codes. Cette dimension de son histoire personnelle présente l’avantage d’attirer sur elle tous les politiques et éditorialistes qui labourent leurs passions tristes faites de nostalgie coloniale, de racisme ou d’anti féminisme, elle est blindée et sait riposter tout en affichant sa modernité. Avant de rejoindre le noyau fondateur d’En Marche, elle avait travaillé dans la communication de plusieurs cabinets ministériels et s’affichait socialiste. Elle est le produit fin de série, d’une des matrices militantes du parti socialiste : le couple moteur UNEF-MNEF où elle s’est engagée pendant neuf ans.

On peut aussi raconter une identité narrative complémentaire. Dire par exemple que l’alliance du syndicat étudiant et de la mutuelle est l’allégorie de la conversion de la social-démocratie française au social libéralisme, la corruption financière en plus, et a longtemps été la machine à cash et à jeunes loups du parti socialiste. Beaucoup des jeunes orphelins Straus-khaniens de 2011 qui s’y trouvaient peuplent maintenant la maison Macron, Sibeth Ndiaye est de ceux-là ; à l’époque pensait-elle que Nafissatou Diallo avait gagné son combat pour sa dignité ? On la voit porte-parole un peu laborieuse quand elle explique que l’immolation par le feu d’un jeune pour alerter sur les conditions de vie des étudiants, n’est pas nécessairement un acte politique mais peut être celui d’une personne psychologiquement fragile, alors que ce dernier a écrit le contraire et qu’elle doit avoir les éléments de langage par son passage à la mutuelle. On peut également voir dans la position sociale de ses parents dans la nomenklatura du régime d’Abdoulaye Wade au Sénégal un avantage comparatif qui lui a évité de périr noyée en mer au large entre les côtes de son pays et les Canaries : après avoir dû obtenir son visa sans trop de difficultés, elle n’aura eu qu’à traverser la méditerranée en avion pour trouver un job. Peut-être était-elle sincère quand elle tweeta à propos des homards de François de Rugy qu’elle mangeait grillés sur les plages lors de ses sortie avec la jeunesse dorée dakaroise : on les trouve en abondance dans les eaux sénégalaises, plis facilement qu'un kebab sur la corniche de Dakar. Finalement ce qu’elle nous raconte des politiques gouvernementales relève de la communication hors sol d’une émission de CANAL+ sur l’Afrique qui gagne, entrecoupée de publicités commerciales sur les banques qui vivent de la rente du Franc CFA et sur les métiers du groupe Bolloré qui exploitent les richesses du continent : de la propagande au sens le plus péjoratif de ce terme dans l’histoire de la communication politique.

On ne va pas reprocher à Sibeth Ndiaye son style, son histoire personnelle, ses mots, ce sont les siens, pas plus que ses tenues ou sa manière de se coiffer, ce sont nos libertés, mais on lui demande juste un peu de lucidité, elle ne doit pas en manquer, et de la décence, là c’est à voir.

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