Giscard : le libéralisme avancé

La disparition de Valery Giscard d’Estaing, 94 ans, troisième président de la Ve République de 1974 à 1981, n’a pas soulevé la même émotion que celle de Jacques Chirac décédé un an plus tôt. Ils sont pourtant de la même génération politique.

La disparition de Valery Giscard d’Estaing, 94 ans, troisième président de la Ve République de 1974 à 1981, n’a pas soulevé la même émotion que celle de Jacques Chirac décédé un an plus tôt. Ils sont pourtant de la même génération politique. L’explication est simple. Le second avec son image de brave type n’était sorti qu’en 2007 des radars politiques de l’opinion publique, Giscard et son allure hautaine, vingt-cinq plus tôt. Chirac était encore dans la mémoire politique collective quand il est parti, ce n’est pas le cas de Giscard figure politique d’une France vintage années soixante-dix. Après sa défaite de 1981 qu’il a toujours pensée injuste, il avait continué une carrière politique française et européenne honorable mais bien qu’il ait tenté de le faire, il n’a jamais su retrouver une position politique présidentiable.  Son image de jeune président modernisateur au début du septennat s’était transformée à la fin en une figure aristocratique de classe, avide d’honneurs et de prébendes étatiques. Cette image lui est restée collée à la peau. On se souvient du méchant mot d’André Santini, spécialiste des phrases politiques assassines, à l’occasion des cérémonies officielles pour la mort de François Mitterrand en 1996 : « on n’en n’a pas fait autant pour la mort de Giscard ». La fin de son septennat avait été marquée par des meurtres politiques non résolus, par des suicides pour son successeur. Valery Giscard d’Estaing n’a jamais pu revenir au-devant de la scène politique.

L’ancien président a été enterré dans l’intimité familiale à Authon dans le Loir et Cher. Les obsèques ont été concélébrées par Monseigneur Di Falco, vintage, lui aussi, d’une Église française postconciliaire des années 70 surjouant la modernité mais toujours conservatrice et secrète sur ses pêchés honteux. Les dernières volontés de Valéry Giscard d’Estaing ont été respectées, les habitants ne sont pas venus se réunir aux abords de l'église. La COVID, le peuple écarté, un prélat de tréteaux, la chronique d’un enterrement à l’image de la carrière Giscard : la dure loi de la réalité, une modernité ambiguë, une nouvelle noblesse d’Etat et de lourds secrets inavouables. « La lumière ne se fait que sur les tombes »chantait Léo Ferré dans les années 70. 

Toute la lumière. Comme un exercice imposé, les hommages officiels et politiques ont défilé pendant quelques jours. Ils éclairent d’abord les actes importants de l’homme d’Etat qui a effectivement marqué la société et nos institutions : le droit à l’avortement, le droit de vote à 18 ans, le secrétariat d’Etat aux femmes, la saisine du conseil constitutionnel par 60 parlementaires et le regroupement familial pour les travailleurs immigrés. D’aucuns disent que ces réformes étaient inscrites dans l’histoire et qu’un autre que lui les aurait faites, pas sûr. En 1944, suspendant ses études, il s’engage dans l’armée du général de Lattre de Tassigny qui sera son témoin de mariage en 1952. Brigadier dans un régiment de chars, il a été courageux sous le feu. Son char est entré le premier dans la ville de Constance et il a défilé sur les champs Élysées devant le général De gaulle. Il est l’un des grands de la construction européenne bien que le projet de constitution européenne dont il a présidé les travaux ait été rejeté par le non français de 2005. Au ministère des finances de manière presque permanente sous De Gaulle et Pompidou, puis à la présidence de la République, il a posé les bases de l’intégration de la France dans la mondialisation monétaire et libérale. Ses choix industriels structurent encore notre paysage : le nucléaire et le TGV.

Son septennat c’est aussi l’émergence de la communication politique et ses dérives : les fausses invitations impromptues dans la France d’en bas, les vœux en famille au coin du feu, l’Élysée transformé en théâtre de boulevard et l’accrochage au petit matin avec un camion laitier, au volant de sa DS Citroën en compagnie de Marlène Jobert. C’est l’accordéon, le tournoi de foot, l’apéro en maillot de bain avec Gerald Ford et Helmut Schmidt au bord de la piscine d’un grand hôtel à l’occasion d’un sommet monétaire international. Ce sont aussi des zones d’ombre comme le détournement de l’embargo contre le régime d’apartheid en Afrique du sud, la Françafrique flamboyante, les nostalgiques de l’Algérie Française à la tête des services secrets, les assassinats non éclaircis : Henri Curiel, Pierre Goldman, Robert Boulin, Jean de Broglie. C’est surtout la dérive sécuritaire de la loi 81-82 dite loi sécurité et liberté du garde des Sceaux Alain Peyrefitte, qui commence la longue litanie des dix-neuf lois sécuritaires, jusqu’à la dernière loi dite de sécurité globale, rabotant compulsivement, textes après textes, le rôle du juge des libertés publiques.

Les discours politiques à l’occasion de son décès décrivent un président jeune, surdiplômé, moderne, économiste, libéral, européen, atlantiste. Un amateur de petites phrases, : le oui mais à De gaulle, les deux Français sur trois et le libéralisme avancé. Un « disrupteur » avant l’heure, arrivant à pied à l’Élysée, modifiant la marseillaise, c’est Emmanuel Macron qu’aujourd’hui les hagiographes de Giscard dessinent, faisant démentir à leur corps défendant la nouveauté du huitième président de la Ve République : ce qui est neuf, n’est pas nécessairement nouveau. « Ce n’est pas le baise main qui fait la tendresse, ni le rince-doigt qui fait les mains propres »clamait Léo Ferré en préface de Poète, vos papiers !Curieusement Emmanuel Macron partage avec Giscard les caricatures du Canard enchaîné montrant ce dernier en aristocrate du XVIIIe siècle, hors sol avec la morgue de classe annonçant 1789. Après presque 4 ans de pouvoir, notre jeune président n’a que la PMA accessible aux femmes célibataires et la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’Etat dans le meurtre de Maurice Audin en 1957 à Alger, à proposer dans son bilan en face de sa dérive sécuritaire. Il n’arrive pas à la cheville de Valéry Giscard d’Estaing et son libéralisme avancé a une odeur de faisandé.

 

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