Le pacte de Marrakech : instrumentalisation, cynisme et bonne conscience.

Le 10 décembre dernier, la France a signé le pacte mondial sur les migrations. : un texte négocié depuis deux ans à L’ONU, listant des recommandations non contraignantes, un catalogue de bonnes intentions, sans agenda, sans objectif chiffré, une sorte de catéchisme compassionnel et humaniste pour rassurer les consciences.

A partir des années quatre-vingt, le Front National a mis la question des immigrés au cœur du débat politique. Aujourd’hui encore cette question présente un rendement électoral meilleur que celui du climat, des inégalités ou des désordres de la mondialisation qui sont à l’origine des migrations. Débattre sur l’immigration évite de parler des questions sociales, c’est un classique des campagnes électorales. Tous les partis politiques de droite se sont emparés du sujet, depuis la fermeture des frontières jusqu’aux quotas et au lien avec les questions d’identité et de terrorisme. Quant aux partis progressistes, empêtrés dans le social libéralisme, ils n’ont jamais trouvé la réponse politique à la hauteur de cette pensée xénophobe qui vient d’un sentiment de peur de déclassement social que le creusement des inégalités aggrave tous les jours.

 Le 10 décembre dernier, le jour du 70eanniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme,  en pleine crise des gilets jaunes la France a signé le pacte mondial sur les migrations, appelé pacte de Marrakech : 40 pages, négociées depuis deux ans à L’ONU, listant des recommandations non contraignantes, un catalogue de bonnes intentions, sans agenda, sans objectif chiffré, une sorte de catéchisme compassionnel et humaniste pour rassurer les consciences, un accord international sans portée juridique qui réaffirme que les États peuvent faire ce qu’ils veulent dans le domaine, du moment qu’ils respectent les droits fondamentaux des individus. Rien de nouveau, sinon qu’on aura dû « mettre un pognon de dingue » dans cette affaire, en expertise, conférences et voyages pendant que l’empreinte carbone de la technostructure onusienne se sera bien dégradée.  

 Comme face à une muleta rouge agitée sous le museau d’un taureau, les milieux d’extrême droite ont sur réagi à ce pacte. Quelques têtes de gondole médiatiques de gilets jaunes complotistes, inspirées par l’idéologie nationale identitaire, ont également tenté d’instrumentaliser le pacte sur les réseaux sociaux. En réponse ses promoteurs, dans un beau mouvement pour éviter la bête brune, vendent un engagement moral international faisant rempart à la montée de l’illibéralisme des États comme les États-Unis, la Hongrie et l’Italie qui remettent en cause les libertés fondamentales. La morale et la bonne conscience contre le nationalisme et le populisme. On sait ce que cette posture avantageuse donne dans les relations internationales. On sait aussi ce qu’elle cache et qu’elle partage avec ses supposés adversaires : liberté des marchés, dérégulation financière et démantèlement des droits économiques et sociaux. Dans le contexte des élections européenne à venir, la ficelle est grosse.

A partir de la liste de la vingtaine de textes internationaux sur lesquels il s’articule en préambule, le pacte de Marrakech mentionne dans une note de bas de page non référencée la convention internationale sur la protection des migrants adoptée par l’assemblée générale de l’ONU en 1990, entrée en vigueur en 2003 quand vingt pays la ratifièrent. Ils sont 35 aujourd’hui, essentiellement des pays de départ. Aucun pays occidental ou de la péninsule arabique, pays d’arrivées, ne l’a signé jusqu’à présent. Et pour cause, dans la grande tradition des textes onusiens fondateurs, la convention de 1990 rappelle précisément les droits des travailleurs migrants, elle ne fait pas de distinction entre les bons et les mauvais migrants, elle définit les concepts juridiques, bref elle produit du droit et elle est contraignante. Depuis 1990 la question migratoire a évolué du fait de l’augmentation des crises humanitaires et de l’arrêt des processus de démocratisation mais le nouveau pacte ne crée aucun droit et ne répond pas aux questions cruciales contemporaines : comment arrêter les naufrages en mer, en finir avec les rétentions administratives, les politiques criminalisant les migrations, le pillage des ressources humaines par l’immigration choisie ou le fichage biométrique à l’échelle internationale. 

Comme pour le climat, les études scientifiques[1]sur la réalité des migrations démontrent l’inverse des discours niant la réalité des phénomènes. Les migrations concernent 3,5% de la population mondiale (2,9 % en 1990), ce sont les ressortissants des pays à revenu intermédiaire qui migrent vers les pays riches et peu ceux des pays les plus pauvres, les trois quart des migrations africaines restent sur le continent, et 16% seulement sont recensées en Europe. La France arrive à la 17eplace des pays européens pour l’accueil des migrants, ramenée à sa population totale et au 27erang pour le taux d’acceptation des demandes d’asile (25%). On est très loin de la vague migratoire et pourtant en catimini le grand débat voulu par le président de la République relance à nouveau la question. Encore une fois, une manière d’éviter la question centrale du changement du modèle social et économique qui nous entraîne vers la catastrophe sociétale et climatique.

 

[1]Lire par exemple les travaux de François Héran, titulaire de la chaire migration et société au collège de France.

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