Des gilets noirs au Capitole

Les mêmes analystes avisés qui dénonçaient une instrumentalisation communautariste sous influence culturelle américaine dans la dénonciation des violences policières sur base raciale en France, ont vu une version américaine du mouvement des Gilets jaunes dans l’invasion du capitole par des militants suprématistes blancs.

Les mêmes analystes avisés qui dénonçaient une instrumentalisation communautariste sous influence culturelle américaine dans la dénonciation des violences policières sur base raciale en France, ont vu une version américaine du mouvement des Gilets jaunes dans l’invasion du capitole par des militants suprématistes blancs. La défiguration le 1erdécembre 2018 du visage du moulage de la marseillaise de Rude à l’Arc de triomphe par quelques black-blocs déterminés a été comparée à la tentative de coup d’Etat le 6 janvier dernier par les supporters d’extrême droite de Donald Trump, chauffés à blanc par leur leader et bien décidés à arrêter la dernière étape du scrutin présidentiel américain au Congrès. La machine à délégitimer les Gilets jaunes s’est remise en route : populisme, antisémitisme, complotisme. Ces analyses paresseuses basées sur un parallèle facile fait entre les deux agressions de symboles de l’histoire politique de chaque pays cachent chez ces commentateurs une profonde inquiétude. Au-delà, elles nous renseignent sur les leçons à tirer en France du drame qui s’est joué à Washington ce jour-là.    

La peur c’est celle du dérèglement politique de la planète. Les frasques fascistoïdes de Donald Trump depuis qu’il est au pouvoir, soutenu par une grande partie de l’opinion américaine, tout comme le long mouvement des Gilets Jaunes, ne sont pas des accidents de l’histoire. Ces faits nous montrent une vie politique profondément déstabilisée par la montée des inégalités économiques et sociales dans deux des plus vieilles démocraties de l’histoire. L’ordre économique du monde élargit la fracture entre ceux qui en bénéficient et ceux qui en sont exclus, relégués aux périphéries urbaines et rurales des territoires. Aux États-Unis, sur un vieux terreau raciste et libertaire, les émeutiers d’extrême droite qui ont envahi le sanctuaire de la démocratie américaine venaient en majorité des régions les plus impactées par les effets structurels de la mondialisation. Les cartes de l’obésité, de la sur mortalité due au coronavirus, de la pauvreté, de la faiblesse de la couverture santé, de la possession d’armes à feu, des violences raciales et policières, se recoupent avec celles de l’électorat trumpiste le plus enragé. La haine de la démocratie se lisait sur les visages des émeutiers. En France les occupations de ronds-points de contournement de nos villes de l’automne 2018 au printemps 2019 et les manifestations hebdomadaires de cette période chaotique, sont sorties du terreau d’une exigence de justice sociale et fiscale. La carte nationale des déséquilibres territoriaux des services publics de proximité recoupait celle des ronds-points bloqués. C’est d’abord le besoin de fraternité et d’égalité qui se lisait sur les visages des occupants autour de leurs braséros.

Là-bas l’’élection d’un vieux président démocrate libéral, issu de l’establishment et qui continuera les mêmes politiques économiques et géo stratégiques calmera un court moment le jeu avant que l’extrême droite élargisse sa base populaire. En France l’autoritarisme et les manœuvres d’un jeune président qui veut toujours en découdre avec les droits économiques et sociaux au bénéfice du capital, n’est qu’un répit avant de nouvelles secousses. Les institutions américaines basées sur la capacité financière des candidats à tous les échelons, ont démontré leur faiblesse. Elles ont permis en 2016 l’élection sur une base minoritaire d’un homme fantasque qui s’est révélé putschiste. La pratique verticale de nos institutions au bénéfice de la présidence mute et se renforce par la création de nouveaux lieux de décision hors contrôle politique. C’est un comité de défense désigné par le président de la république qui pilote la France. 

Il n’est pas certain que la gestion calamiteuse de la COVID et le double impeachment disqualifie définitivement Donald Trump. La crise sociale va s’amplifier aux US, ajoutant son lot d’aigreur et d’exclusion que l’extrême droite exploitera. En France, les travailleurs individuels, petits commerçants, restaurateurs, ubérisés, ruinés par la crise économique due à la crise sanitaire viendront grossir les nouvelles contestations sociales. Il n’ont pas une culture des luttes sociales encadrées par les syndicats ouvriers ou même celle des Gilets Jaunes qui, à part leurs marges ultra violentes où d’extrême droite, restaient dans un cadre gérable d’interpellation des pouvoirs public. A ce moment-là, pour le coup, les analystes avisés feront bien de tirer les leçons du Capitole. Un grand débat n’y changera pas grand-chose, sauf si celui du changement de paradigme économique et politique a lieu avant dans le cadre des élections de 2022. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.