Merci pour l’invitation, monsieur le président

Une centaine d’intellectuels avaient été invités le 19 mars dans la grande salle des fêtes de l’Élysée, juste rénovée, pour débattre avec le président de la république dans le contexte du grand débat et de la contestation sociale. Ils étaient soixante-cinq au début de l’exercice, la moitié était partie au bout de six heures et ils n’étaient plus que vingt-cinq à la fin.

Une centaine d’intellectuels avaient été invités le 19 mars dans la grande salle des fêtes de l’Élysée, juste rénovée, pour débattre avec le président de la république dans le contexte du grand débat et de la contestation sociale. Quelques têtes de gondoles intellectuelles n’avaient pas été conviées où ne sont pas venues et l’on fait savoir bruyamment. Malgré ces défections on a pu assister, pour ceux qui ont suivi les 8 h14 de la prestation, à un curieux face à face de notre président avec un très bel échantillon de l’élite universitaire et institutionnelle de la pensée scientifique française. Ils étaient soixante-cinq au début de l’exercice, la moitié était partie au bout de six heures et ils n’étaient plus que vingt-cinq à la fin.

 En introduction, le président avait fixé l’objectif de la réunion : « contribuer à redéfinir un projet national et européen » et ils ont été cinquante-et-un (dont dix-sept femmes), chacun à leur tour, sans droit de suite, en moyenne pendant cinq minutes, à donner leur point de vue sur la situation. Quelques-uns se sont risqués à des critiques des politiques conduites, voire donné des recommandations, mais tous avaient accepté et n’ont pas remis en cause le cadre de cet exercice en forme de Grand Oral de notre président qui doit certainement penser l’avoir réussi haut la main. Si on ajoute les quatre courtes interventions de ses ministres à la toute fin de l’exercice, le président aura parlé deux heures cinquante, soit 40% du temps du débat.

Sous les ors de la république, nous étions très éloignés de ce que Lucien Herr, bibliothécaire de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm disait à propos des intellectuels pendant l’affaire Dreyfus : une « insurrection permanente des savants ».Avant la seconde guerre mondiale et la montée des totalitarismes, Julien Benda dans son célèbre livre La Trahison des Clercs avait montré que l’abandon par l’intellectuel de sa mission au service de la vérité pour se commettre dans le combat politique avait préparé l’effondrement de notre démocratie dans la défaite militaire et le pétainisme. A part la première et outrancière intervention, celle de Pascal Bruckner assimilant les gilets jaunes aux hordes fascistes dont il demandait au président de « se débarrasser », on ne va pas faire cette critique aux personnalités scientifiques qui ont pris la parole. Au contraire, ils étaient tous accrochés comme un naufragé l’est à sa bouée, à la vérité de leur discipline, à un savoir rigoureux issu de la méthode scientifique, malmené par les réseaux sociaux. On leur reprocherait plutôt l’inverse,l’abandon du terrain politique. Seuls, Frédéric Worms, professeur de philosophie à l’École Normale Supérieure,poliment après une heure quarante, puis Olivier Mongin une heure avant la fin, un peu plus agacé, ancien directeur de la Revue Esprit aux sources de la pensée de l’humanisme intégral d’Emmanuel Mounier, sont revenus sur la figure de l’intellectuel qui est un peu notre marque de fabrique française : c’est celui qui a la capacité au nom de l’universel et dans la profondeur historique d’articuler la science et les principes qui fondent nos valeurs collectives, c’est celui qui réinvente du récit. A cette aune, il n’y avait pas d’intellectuels ce soir-là, à l’Élysée.

Le journaliste de France Culture a bien essayé de donner de la cohérence au fil des interventions qui ont abordé les questions fiscales et économiques, puis dérivé, sans autre méthode que la demande de parole, sur les inégalités et le chômage, la crise civilisationnelle et identitaire, les corps intermédiaires, la crise des savoirs, l’islam, la santé, la bioéthique, la recherche scientifique, la vérité de l’information et de la science, l’université, l’école, les gilets jaunes, les territoires, le référendum, les institutions de la Ve République, bref un magnifique café du commerce sous les plafonds à caisson et les lustres en cristal de Baccarat, où les clients toujours de très bon niveau proposaient de belles analyses, bien documentées, quelques poncifs parfois, et où le patron derrière son bar qui hochait de la tête en essuyant ses verres et en donnant raison au dernier à avoir parlé : « ouais j’suis d’accord avec ce qu’a dit Mimile, mais faut pas exagérer non plus… ». Certes, chacune des personnalité invitée, depuis son domaine d’expertise, donnait un éclairage de haut niveau et à les écouter l’une après l’autre on voyait bien se dessiner le diagnostic du mal français que le président synthétisait aussitôt pour expliquer que finalement il avait déjà tout compris et que la ligne qu’il traçait depuis bientôt deux années était la seule possible. Ce n’est plus Jupiter qui vit à l’Élysée, mais Minerve la déesse de l’intelligence qui assume ses choix (il l’a martelé à vingt reprises) et c’est le réalisme d’un monde redevenu tragique qui la guide. Julien Benda annonçait aussi : « La fin logique de ce réalisme intégral professé par l’humanité actuelle, c’est l’entre-tuerie organisée des nations ou des classes »Nous y sommes. 

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