Antisémitisme, antisionisme, islam : relire Léon Poliakov

A nouveau des Français sont assassinés parce que Juifs. Alors que l’antisémitisme que l’on pensait marginalisé dans nos sociétés européennes renaît, on tente de nous vendre qu’il est consubstantiel à l’islam ou au monde arabe. Dans la dernière ligne de son histoire de l’antisémitisme, à propos du négationnisme, Poliakov cite Goebbels : « pour être cru, un mensonge doit être très gros »

Les auteurs et les signataires du manifeste sur le nouvel antisémitisme, publié dans Le Parisien du 22 avril, n’ont pas lu Léon Poliakov. Historien Français, Juif, émigré de Russie en 1920 à l’âge de dix ans, Résistant, il participe aux travaux du Centre de Documentation Juive Contemporaine créé dans la clandestinité en 1943 à Grenoble. Membre de la délégation française au procès de Nuremberg, il est l’auteur d’une magistrale histoire de l’antisémitisme[1]. Dès la sortie de la guerre, il récupère les archives de la Gestapo en France et celles du commissariat Général aux Questions Juives de Vichy pour documenter la réalité de la persécution des Juifs en France. Il a étudié « toutes les formes d’hostilité envers le groupe minoritaire des Juifs à travers l’histoire ». L’antisémitisme est une haine antijuive dont il tente de comprendre les ressorts en répondant à la question : pourquoi veulent-ils me tuer ? Il montre que l’antisémitisme est un mal pluri millénaire européen qui plonge ses racines dans l’antiquité romaine, se développe dans le terreau du christianisme, bourgeonne au siècle des lumières, fleurit avec la pensée scientifique raciale du XIXe siècle, pour atteindre sa pleine maturité avec les pogroms et la Shoah du siècle dernier. Mais cette haine n’est pas qu’irrationnelle, à laquelle il faudrait opposer la raison argumentée, elle est construite et se nourrit de logiques que chaque époque semble recycler. Dans ses Mémoires publiées en 1981 il écrit : « j’ignorais qu’on n’exorcise pas un mal millénaire à l’aide d’une argumentation rationnelle ». Le rationalisme étroit du manifeste sur le nouvel antisémitisme participe de la chronicisation du mal.

Pour Poliakov, l’islam, l’Orient, les Arabes, sont étrangers à cette histoire qu’il a arrêtée à la seconde guerre mondiale et qui concerne l’Occident. Il montre comment les premiers califes musulmans Omeyades à Damas puis Abbassides à Bagdad se sont appuyés sur les élites chrétiennes et juives pour gouverner et même enrichir la doctrine islamique au travers des Hadiths écrits à cette époque (IXe siècle). Certains contes des Mille et une nuits mettent en avant la figure du juif pieux proche de Dieu. L’anti sémitisme byzantin dans les régions conquises a influencé certains pouvoirs locaux et Il y eût des persécutions contre les chrétiens ou les juifs, mais elles furent circonscrites ou, selon les historiens musulmans, liées à la folie d’un prince local.  Poliakov écrit : « Mais je préfère mettre l’accent sur l’autre aspect de la question, et qui, peut-être, recouvre une vérité plus profonde : à savoir, que les doux préceptes du Christ ont présidé à la naissance de la civilisation la plus combative, la plus intransigeante qu’ait connue l’histoire humaine, tandis que l’enseignement belliqueux de Mahomet à fait naître une société plus ouverte et plus conciliante ».Le statut de dhimmi des « protégés » chrétiens et Juifs, qui obligeait ces derniers à porter un bout de tissus jaune, bleu pour les Chrétiens, est analysé par Poliakov comme un « mélange de mépris et de bienveillance qui caractérisait l’attitude des musulmans envers les infidèles ». Nous sommes très loin, chez lui, d’un antisémitisme inscrit au cœur du Coran.

L’antisionisme qui refuse l’existence de l’État d’Israël est une réponse arabe de nature nationaliste au sionisme, le nationalisme de la diaspora juive européenne du XIXe siècle. A partir de l’idée d’un foyer national juif en Palestine les sionistes ont su fonder l’État d’Israël en s’appuyant sur la grande culpabilité que l’Europe a exportée en Palestine après Auschwitz. Même s’il a été porté par certains Juifs ou par l’Angleterre, la puissance mandataire en Palestine, l’antisionisme appartient à l’histoire arabe, notamment après la guerre des six jours de 1966 selon Léon Poliakov[2]. Comme pour toutes les idéologies nationalistes, la question des territoires qu’il faut récupérer au détriment de l’autre occupant, est au cœur du sionisme ou de l’antisionisme. L’illégitimité radicale de l’autre, son déni, à partir d’arguments historiques, culturels ou religieux fonde tous les discours des idéologues nationalistes qui ont toujours fait feu de tout bois pour leur cause. Dans une sorte d’alliance objective et circonstancielle avec l’antisémitisme européen, l’antisionisme arabe prend le risque du recyclage de ce dernier jusqu’à la confusion des deux termes. A l’opposé, l’idéologie nationaliste sioniste contemporaine, au nom du messianisme juif, empêche toute pensée critique sur l’État d’Israël et toute solution raisonnée d’un règlement politique de la question.

A nouveau des Français sont assassinés parce que Juifs. Alors que l’antisémitisme que l’on pensait marginalisé dans nos sociétés européennes renaît, on tente de nous vendre qu’il est consubstantiel à l’islam ou au monde arabe. Dans la dernière ligne de son histoire de l’antisémitisme, à propos du négationnisme, Poliakov cite Goebbels : « pour être cru, un mensonge doit être très gros ».C’est encore vrai.

 

[1]Léon Poliakov. Histoire de l’antisémitisme.Éditions du Seuil, collection Points Histoire. 1991

[2]Léon Poliakov. De l’anti sionisme à l’antisémitisme. Calman-Levy .1969

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