Lire Castoriadis 'publié dans la revue Projet décembre 2014

Castoriadis. Une vie

François Dosse

Editions La Découverte, 525 pages.

 Note de lecture

http://www.revue-projet.com/comptes-rendus/2014-12-dosse-castoriadis-une-vie/

Après les biographies de Paul Ricoeur, de Michel de Certeau et de Gilles Deleuze, François Dosse nous propose celle de Cornelius Castoriadis (1922-1997). Elle est proprement  sidérante pour reprendre le mot que l’auteur utilise pour décrire la manière dont Jacques Ellul, Marcel Gauchet, Edgar Morin et Pierre Vidal Naquet abordèrent pour la première fois l’œuvre de Castoriadis. Etudiant en droit et en sciences économiques à Athènes au moment de l’invasion allemande en 1941, Castoriadis entre dans la résistance auprès des Trotskistes et fuit la Grèce pour la France en 1945, poursuivi à la fois par les Communistes et les Anglais. Cette expérience fondatrice l’amène à penser très tôt le phénomène communiste au moment où les différents PC européens sortaient auréolés de leur victoire sur le nazisme. A partir d’une critique des régimes communistes qui étaient d’abord des dictatures bureaucratiques, il en vint par la suite à remettre en cause les fondements du marxisme notamment son déterminisme économique et sa causalité mécaniste qui évacuent la question essentielle de l’autonomie du sujet. Il montre que si il y a contradiction quelque part, ce n’est pas au sein du capitalisme mais bien au cœur de la pensée marxiste qui, en « dernière instance », à cause d’une prétendue nécessité historique ignore « le monde du faire humain » et créée à sa place une nouvelle transcendance avec ses dogmes, ses églises, ses chapelles, ses hérésies, ses schismes, ses tribunaux ecclésiastiques, ses inquisiteurs et ses clercs.  Castoriadis passera de Marx à Freud en s’installant psychanalyste, ce qui approfondira sa rupture avec le marxisme, considérant qu’une société communiste ayant réussi à surmonter tous les conflits, transparente à elle même, est impossible à réaliser.

 

Cette biographie nous plonge dans l’histoire intellectuelle des petits groupes trotskistes autour de la revue Socialisme ou Barbarie qu’il a fondée avec Claude Lefort et qui, de divisions en regroupements et de déchirements bruyants en réconciliations tout aussi bruyantes, alimentèrent la pensée de gauche des années 60 à 80, notamment la pensée 68. Daniel Cohn-Bendit dira plus tard : « S’il y a des gens qui (…) m’ont évité de faire pas mal de conneries politiques (…) ce sont des gens comme Castoriadis et les gens de Socialisme ou Barbarie ». Dès l’été 68, Castoriadis, Claude Lefort et Edgar Morin  publient leurs analyses à chaud sur le mouvement de mai[1]. Ce livre réédité en 2008 reste un ouvrage de référence pour décrypter mai 68 qui fut pour Castoriadis un mouvement ayant une dynamique propre et autonome, affranchi des appareils politiques et syndicaux, même si ces derniers purent reprendre la main en jouant leur rôle de régulation sociétale une fois l’acmé de la crise passée. Castoriadis se rapproche alors de la deuxième gauche antitotalitaire et du courant autogestionnaire de la CFDT. Il chronique pour les revues du syndicat notamment à propos de LIP. Les mouvements sociaux actuels comme les indignés et sa suite politique espagnole, le processus de Porto Allegre, les contestations à Hong Kong, les nouvelles émeutes raciales aux Etats Unis, les printemps arabes, les contestations des sociétés civiles en Afrique Sub-saharienne, gagneraient à être analysées avec les mêmes outils et la même acuité intellectuelle.  Dans le livre collectif La Brèche, Claude Lefort disait à propos de mai 68 : « L’entreprise est à nos yeux exemplaire, si dans l’avenir des luttes révolutionnaires se développent, ce sera par l’initiative d’agitateurs improvisés, indifférents aux consignes des syndicats, même s’ils sont syndiqués, en marge des partis politiques, petits et grands, capables de saisir une occasion (…) de faire la démonstration pratique que la même révolte travaille les autres secteurs de la société ».

 

Paradoxalement, Cornelius Castoriadis qui a construit son œuvre en articulant la science politique, l’économie, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie et la psychanalyse est longtemps resté en marge de l’Université et des grands médias. Il n ‘était pas lui même à l’abri de contradictions : il a été économiste en chef à l’OCDE qu’il a quittée en 1970 en demandant le versement en une fois de sa belle retraite de fonctionnaire international. Retraite qu’il jouera et perdra intégralement en bourse après le choc pétrolier qu’il n’avait pas anticipé. Il était aussi un redoutable polémiste aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, n’hésitant pas à manier l’invective. Quand, à partir des années 75, les nouveaux philosophes, anciens thuriféraires de Mao, comme Glucksmann ou Bernard Henri Lévy,  critiquèrent à leur tour le marxisme, Castoriadis s’en prit avec virulence à cette nouvelle mode : « qu’est ce qui donne donc la possibilité à Bernard-Henri Lévy de faire du marketing de philosophie au lieu d’être huitième parfumeur dans le harem d’un sultan, ce qui serait peut être davantage dans l’ordre des choses ». Castoriadis voyait dans cette la nouvelle mode de cette « nouvelle philosophie » le signe d’un asservissement commercial de la fonction critique qui se rapproche de l’asservissement totalitaire. Eric Zemmour, Jacques Attali ou Valérie Trierweiler apprécieront.

 

Au delà d’une reconstitution particulièrement bien documentée des débats intellectuels en France dans ces années de la fin du Giscardisme et de la gauche au pouvoir, un des intérêts de ce livre est de nous montrer comment Castoriadis, athée militant, a croisé des penseurs chrétiens comme Jacques Ellul, Paul Ricoeur, Jean Claude Guillebaud, Michel de Certeau, René Girard ou Francis Guibal, en collaborant aux revues Esprit et Etudes et en confrontant ses idées sur les questions de la liberté, de la démocratie comme innovation radicale et pratique instituante, de l’autonomisation de l’individu non pas comme individualisme mais comme responsabilité au sein d’un collectif humain. L’apport de Castoriadis à la psychanalyse tient dans le lien important qu’il mit en exergue entre le projet d’autonomisation de la cure analytique et le projet social de tout individu. Il a développé ces approches dans son œuvre protéiforme particulièrement dans l’Institution Imaginaire de la Société[2]. Après la chute du mur de Berlin, quelques mois avant sa mort en 1997, de manière presque prophétique, il mettait en garde contre les nouveaux hégéliens qui voyaient dans la démocratie représentative et le marché l’accomplissement historique de l’humanité. La bureaucratie, la techno-science et la régression identitaire seront notre avenir si l’humanité ne reprend pas la main sur le réel, annonçait-il. Nous y sommes déjà. Castoriadis en « contemporain de ses successeurs[3] » peut nous y aider.

 


[1] Cornélius Castoriadis, Edgar Morin, Claude Lefort, La Brèche, suivi de Vingt Ans après, Fayard, Paris, réédition 2008.

[2] Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Editions du Seuil, 1975. Collection Points Essais.

[3] Paul Ricoeur Discours de réception du prix 1989 Karl Jaspers à Heidelberg. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.