Muriel Pénicaud : l’anti Ambroise Croizat

Chez Muriel Pénicaud, les idées complexes se conçoivent mal, s’énoncent difficilement et les mots pour les dire viennent en désordre. Elle semble n’avoir été mise en première ligne sur la réforme des retraites que pour ajouter à la confusion de la communication gouvernementale sur le sujet.

20 juin 2017, Muriel Pénicaud est anxieuse. Assise devant son grand bureau de ministre, style Louis XV en acajou, estampillé, sur lequel elle travaille depuis un mois au siège du ministère du Travail à l’hôtel du Châtelet, elle s’interroge en fixant son téléphone. Va-t-elle être débarquée du second gouvernement d’Édouard Philippe ? Elle commence à peine à s’habituer à ces lieux illustres qui ont vu passer l’ambassade ottomane, l’archevêché de Paris, le mariage de Napoléon III avec la belle Eugénie de Montijo, les accords de Grenelle. Enfin un bureau à la hauteur de ses ambitions, se dit-elle. Cela la change des vilains bureaux de l’administration du Travail ou ceux paysagers, froids, sobres, designs, des direction des ressources humaines de grands groupes industriels, tous ceux où elle a bâti sa carrière. Il y a une semaine encore en admirant les dorures et les brocards de son bureau, elle songeait aux belles photos qu’elle pourrait prendre, elle qui expose ses propres clichés grâce à une fondation qui lui permet de déduire de ses impôts 66% des 670 000 euros qu’elle y a placés. « Au fait, est-ce que j’ai pas oublié de les déclarer à ce truc, créé par ce pauvre Hollande, la Haute Autorité pour la Transparence de la vie publique ? C’est qu’à cause de mon patrimoine, 7,5 millions d’euro, y en a des qui veulent ma peau, j’m’en fout, j’suis la plus riche ».

Elle a la syntaxe approximative et elle est un peu acrimonieuse, c’est son caractère dit-on, elle stresse parce qu’à quelques rues de son ministère, rue Saint Jacques, au siège de Business France où elle était directrice générale jusqu’au mois dernier, le parquet financier a débarqué, il est en train de siphonner son ordinateur et de vider ses tiroirs pour trouver des éléments de preuve dans une affaire de favoritisme pour l’Agence Havas, ce n’est pas la première fois d’ailleurs. Elle sait qu’avec elle, quatre de ses collègues du gouvernement sont sur la sellette, un pour prise illégale d’intérêt et les trois autres pour détournements de fonds européens. On lui reproche l’évènement qu’elle a eu à organiser à l’arrachée, confié à Havas, sans appel d’offre en janvier 2016 à Las Vegas, le temple de l’argent facile. Son ami Stéphane Fouks, vice-président de Havas qui roule depuis un moment pour le jeune ministre, ne pouvait pas lui refuser cette urgence qu’elle-même ne voulait pas refuser au ministre de l’économie qu’elle admire et qui ne cachait plus ses ambitions présidentielles. Il allait vendre en Californie, au milieu des « startupeurs » de la « French Tech », sa modernité libérale, sa vision et son volontarisme. Elle avait fait le déplacement et sur les reportages photos on la voit transportée, énamourée, fixant son idole. Finalement, pour service rendu à Emmanuel Macron, elle a été repêchée. Et lui, pour mener la vaste réorganisation de l’entreprise France qu’il avait en tête, il avait besoin d’un vrai DRH, aguerri à l’adaptation de la ressource humaine à l’outil économique, c’est l’essence du job, un négociateur de plans sociaux, convaincu de la justesse de son rôle, carriériste, porte-flingue prêt à tout pour son directeur général. Muriel Pénicaud était la bonne candidate pour le poste, cerise sur le gâteau elle connaissait l’administration du Travail et elle appartenait à ces cercles dits de gauche, convertis au social libéralisme dès le tournant de la rigueur de 1983.

Muriel Pénicaud est constitutive de cette idéologie au pouvoir depuis un moment où l’Etat trouve son unique légitimité dans le bon fonctionnement économique du pays. La rationalité économique envahit alors tous les segments des institutions. A mi-mandat présidentiel, la liste des cadres d’adaptation législatifs et réglementaires de la ressource humaine française à l’économie mondialisée est déjà longue et ne s’arrêtera pas là : fin du paritarisme et limitation de l’accès aux droits de l’assurance chômage, inversion des normes en droit du travail, encadrement de la représentation du travail, barèmes prudhommaux, déréglementation de l’apprentissage, fiscalité orientée vers le capital financier plutôt que productif, transfert sur le budget de la sécurité sociale des conséquences des politiques publiques d’exonération des cotisations pour favoriser l’emploi.

Cette tendance lourde était inscrite depuis le début dans le libéralisme dont le projet d’émancipation humaine s’est arrêté sur la question sociale au XIXe siècle au début de l’ère industrielle. Les grèves, le syndicalisme, les compromissions de grands patrons avec l’occupant nazi, la peur du contre modèle soviétique, ont un moment fait refluer le libéralisme sur son versant de progrès humain. Depuis la chute du mur de Berlin, il est retourné sur le versant de l’exploitation et de la régression des droits ; le courant s’accélère charriant le limon des crises à venir. Les responsables politiques qui assument ces choix, savent qu’ils doivent faire preuve de pédagogie, disent-ils, pour faire avaler les inégalités territoriales, la précarité, la fin d’un modèle social. Alors ils prennent un ton compassé : « on peut pas faire autrement »,ou, comme Muriel Pénicaud, un ton mi ironique, mi raisonnable, geste de la main à l’appui : « voyons, avoir travaillé un jour sur quatre dans les 6 derniers mois pour ouvrir des droits au chômage, c’est quand même pas mal, non ? Ce qu’il y a de profondément obscène dans ces postures de communication politique, c’est que ce qu’ils essayent d’imposer aux autres ne les touchera pas et dans certains cas les ont enrichi, comme pour la ministre du travail qui a réalisé en 2013 une plus-value de 1,13 millions d’euros sur ses stock-options du groupe Danone dont elle était DRH au moment où elle pilotait le plan de suppression de 900 salariés du groupe en Europe. Cette indécence et ce mépris social annoncent toutes les révoltes à venir et leurs évidentes récupérations populistes. Avec Jean Paul Delevoye, après François de Rugy, tous ces gens accélèrent le délitement de notre pacte social et déroulent un tapis rouge à Marine Lepen.

Chez Muriel Pénicaud, les idées complexes se conçoivent mal, s’énoncent difficilement et les mots pour les dire viennent en désordre. Elle semble n’avoir été mise en première ligne sur la réforme des retraites que pour ajouter à la confusion de la communication gouvernementale sur le sujet.  Dans son bureau, sous les ors de la République, quand elle a signé les ordonnances travail et les textes qui organisent la régression des droits économiques et sociaux, a-t-elle eu une pensée pour un de ses prédécesseur, Ambroise Croizat qui, au même endroit, il y a un peu plus de soixante-dix ans, avait signé les textes sur la sécurité sociale, les retraites, la médecine du travail, le comité d’entreprise et les allocations familiales ? Probablement pas. Le connait-elle d’ailleurs ?

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.