Gérard, le concierge de nos libertés

Notre maison France ressemble à ces beaux immeubles haussmanniens. Gérard est un bon concierge : il défend nos libertés dans la rue contre la misère du monde et les restreint dans l’immeuble.

Gérard, le concierge de nos libertés

Notre maison France ressemble à ces beaux immeubles haussmanniens. Une jolie façade en pierre de taille, sobre, discrètement ouvragée et régulièrement ravalée. Les larges fenêtres sont ouvertes sur la rue, de grands voiles moirés laissent passer la lumière et cachent l’intérieur au passant. Quand elles sont ouvertes, une doucereuse musique sur la liberté, l’humanisme, les droits de l’homme, jouée au piano de manière un peu apprêtée par le jeune propriétaire du premier étage, président du syndic de copropriété, se laisse entendre dans le quartier à travers le feuillage délicat des platanes printaniers. Des familles aisées semblent y vivre confortablement. Une domesticité importante y travaille, certains sont logés dans les combles. Il y a bien sûr quelques cadavres dans les placards de l’entrée, de la vaisselle qui casse derrière les portes, des marches glissantes, des paliers moins bien entretenus, le colonel Moutarde du second et sa fille qui jouent du clairon, du lourd mobilier d’empire remisé dans les caves, des caisses d’archives embarrassantes planquées dans les sous pentes et l’ascenseur social qui est en panne. Mais, dans ces quartiers patriciens, on sait s’adapter et tenir son rang. D’ailleurs le syndic a renforcé la sécurité du digicode à l’entrée et résilié le bail du centre associatif d’écoute pour migrants au rez-de-chaussée sur rue pour une banque et celui de l’antenne locale de Pôle Emploi pour un magasin de téléphonie mobile. Il encourage aussi les propriétaires à louer leurs appartements sur AirBnB aux riches touristes étrangers. Ceux des monarchies du Golfe, surtout.

Il vient d’autoriser de manière permanente Gérard, le concierge, à entrer fouiller dans les appartements sans autorisation préalable et à dénoncer à la police les personnes qui lui paraissent suspectes, surtout celles qui vivent dans les loges au grenier et celles qui les aident. Ça Gérard sait le faire, d’ailleurs un de ses prédécesseurs avait été très zélé dans ce domaine dans les années 40. Pourtant Gérard a en ce moment d’autres soucis. Les habitants de l’autre côté du périphérique au bout du boulevard sont de de plus en plus nombreux au risque de leur vie qui viennent sonner à la belle porte cochère de l’immeuble pour trouver du travail et fuir leurs banlieues polluées, violentes et mal gérées. Ils cherchent un peu de dignité qu’ils pensent trouver dans les beaux quartiers. En accord avec le syndic, Gérard a affiché à la fenêtre de sa loge de concierge une note sur laquelle il précise : « Devant l’augmentation des demandes d’accès à l’immeuble par des personnes qui n’ont aucun droit à le faire, nous sommes amenés à prendre les mesures qui suivent afin de préserver la tranquillité de ses occupants légitimes. Si vous n’êtes pas en règle, vous serez enfermés dans la cour intérieure de l’immeuble pendant 105 jours avant d’être expulsé de l’autre côté du périphérique. Vous n’avez plus que deux semaines au lieu d’un mois pour déposer un recours si on vous refuse l’accès à l’immeuble. Toutefois, par humanisme nous mettons à votre disposition une tente sur le trottoir d’en face pour vous reposer et pour vos soins, la police pourra ainsi vous y contrôler. En espérant que ces dispositions humanitaires et sécuritaires vous amèneront à réfléchir avant de traverser à nouveau le périphérique, vous comprendrez que la liberté des habitants de l’immeuble à vivre tranquillement passe avant votre droit à la dignité ». Signé, pour le président du syndic de l’immeuble France : Gérard.

En face, il y a un joli petit jardin public bordé de grilles et de tilleuls taillés en espaliers, où un marronnier centenaire dispense son ombre rafraîchissante. Dans le temps, les nounous y emmenaient les enfants jouer. Elles venaient pour la plupart des mêmes banlieues au-delà du périphérique que les gens qui tentent d’entrer dans l’immeuble pour se protéger  et vivre normalement et qui aujourd’hui occupent le parc. Aux étages, protégés derrière leurs fenêtres, les habitants du quartier les observent, effrayés. Gérard a déjà demandé à la police de faire déguerpir les occupants du parc, mais ils reviennent. Le président du syndic de l’immeuble s’est organisé avec ses voisins pour cotiser et rémunérer des vigiles embauchés par les caïds des quartiers insalubres afin d’empêcher ces gens de traverser le périphérique. Ils payent aussi pour les matraques et talkies walkies. Et ça semble marcher. Des habitants du quartier s’organisent pour apporter de l’aide aux gens qui fuient. Ce sont de belles âmes irresponsables déclare le président du syndic de l’immeuble France qui veut retourner à son piano. La musique militaire est maintenant à son répertoire, elle est plus facile. D’ailleurs il va se mettre aussi au clairon. Gérard est un bon concierge en définitive : il défend nos libertés dans la rue contre la misère du monde et les restreint dans l’immeuble.

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