Penser Onfray

On a bien compris : Michel Onfray est un philosophe. Il est difficile de passer à côté de cette affirmation tant ses mises au point occupent les tréteaux de la philosophie médiatique où, avec lui, quelques philosophes saturent le débat public.

On a bien compris : Michel Onfray est un philosophe. Il est difficile de passer à côté de cette affirmation tant ses mises au point occupent les tréteaux de la philosophie médiatique où, avec lui, quelques philosophes saturent le débat public : Bruckner, Finkielkraut, Enthoven ou BHL. Sans compter les essayistes et les chroniqueurs qui se piquent de penser philosophiquement. Ses influences sont connues : Nietzsche, les épicuriens, Camus, la critique sociale de l’école de Francfort ou Proudhon. Il se décrit comme philosophe hédoniste, « post anarchiste », athée. Il défend l’apport des sciences humaines en philosophie. Il propose une critique du libéralisme qui n’est selon lui que l’acceptation de la loi du plus fort en économie, tout en défendant une vision libertaire du capitalisme et se réclamant de la pensée matérialiste contre l’idéalisme allemand. Il construit sa propre pensée autour d’une ontologie matérialiste en défendant un « athéisme radical et brillant ». Il a voté Besancenot, soutenu Bové, critiqué Mélenchon. Il est pour le droit à mourir dans la dignité, contre la peine de mort, pour l’avortement, pour le mariage homosexuel, la PMA, contre la GPA et il est réservé sur les théories du genre. Il a défendu les gilets jaunes. Depuis 1989, il a publié plus de cent livres. Il a développé sa pensée en dehors de l’institution universitaire en créant une université populaire à Caen pour combattre la lepénisation des esprits. Il se méfie des élites intellectuelles parisiennes même s’il se meut avec aisance dans le champ médiatique de la capitale. Beaucoup d’universitaires reconnaissent sa capacité à vulgariser la philosophie mais sa prolixité éditoriale le rendent suspect. Il doit probablement y avoir dans cette défiance mandarinale un peu de jalousie.

 C’est comme philosophe qu’il veut être lu, dont acte. Il nous propose une sorte d’exigence philosophique rustique, solidement carénée pour une navigation de gros temps entre les eaux troubles du relativisme culturel mondialisé ou celles plus tumultueuses des régressions identitaires et religieuses. On peut ne pas partager ses analyses au gant de crin mais son propos est toujours tonique. On peut apprécier ou non son verbe haut de corsaire normand mais c’est un jouteur habile. On peut critiquer sa sagesse sans morale mais il va la chercher loin, en méditerranée, à Rome. Ce sont ses bords aventureux pour éviter les écueils et suivre le chenal vers la haute mer d’une pensée libératrice, qui lui font faire des erreurs de navigation et endommagent sa quille intellectuelle. Il prend l’eau à caboter sur l’actualité immédiate : pour exister médiatiquement, pour le plaisir d’une formule ou d’un contre point d’une pensée qu’il juge abusivement dominante, à cause du plaisir de la controverse et d’un égo certainement de bonne dimension, il lui arrive régulièrement d’écrire et de dire des âneries.

 Pour lui, c’est à partir du réel et de la lecture approfondie des textes qu’il faut bâtir une pensée vertébrée. Cet ancrage de toute pensée vraie dans le réel ne s’arrête pas à l’analyse de contextes sociaux, historiques ou politiques, préalables au développement d’arguments raisonnés, non, cela va jusque ses expériences personnelles, souvent douloureuses, qu’il introduit dans la plupart de ses livres, comme pour enchâsser son raisonnement dans un réel vécu et ainsi montrer que toute pensée vient d’un corps matériel. Il raconte qu’il a écrit très rapidement son premier livre à vingt-huit ans, sur ce que mangeaient les philosophes, parce que ses propres excès alimentaires avaient failli le tuer et qu’il pensait sa fin proche. Ses livres, ses interventions, ses blogs, ses articles, montrent un féroce appétit intellectuel mais aussi beaucoup de précipitation et d’approximations.

 Cette immédiateté, cette absence de recul le desservent. Trois exemples récents. Beaucoup de penseurs pensent l’islam en ce moment, cela n’en fait pas nécessairement des philosophes. Dans son livre Penser l’islam, pour le coup il ne l’est plus, il n’a pas eu une lecture vertébrée basée sur les exégèses rationnelles des islamologues. D’un décompte absurde des versets violents et non violents, il en déduit l’essence radicalement violente du Coran. Il quitte les eaux profondes de la philosophie cartésienne ou de l’anthropologie scientifique des textes religieux pour les lagunes insalubres des essayistes qui soufflent sur les vents mauvais du clash des civilisations. En 2016, après une courte escale en Guyane, il se ridiculise en publiant un carnet de voyage où il balaie d’un revers de la main toute la méthode anthropologique de Lévi-Strauss à Descola. Récemment dans un tweet sur Greta Grunberg, il se fait l’allié objectif des climato-sceptiques qui ne sont que l’avant-garde idéologique de tous ceux qui ne veulent pas remettre en question notre modèle de développement prédateur contre lequel il ferraille depuis toujours. On se demande où il mène sa barque en dérivant sur des courants dangereux. On lui conseille de prendre le large, de suivre les balises de ses intuitions premières du post-anarchisme libertaire et solidaire et d’emprunter une voie qui lui évitera le naufrage.

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