La polarisation droite/gauche : un rapport au monde et un rapport de force

L’émiettement continu des partis de gauche depuis les élections de 2017, la montée en puissance des droites souverainistes et autoritaires en Europe ou le « et de droite et de gauche » du président de la République, remettent-ils en cause la pertinence du clivage politique fondamental de la vie politique de notre démocratie ?

L’émiettement continu des partis de gauche depuis les élections de 2017, la montée en puissance des droites souverainistes et autoritaires en Europe ou le « et de droite et de gauche » du président de la République, remettent-ils en cause la pertinence du clivage politique fondamental de la vie politique de notre démocratie ?

 Jacques Toubon a été un homme de droite, porte flingue de Jacques Chirac ou éditorialiste dans la très droitière revue du Club de l’Horloge. Nommé défenseur des droits en 2014, il a dénoncé l’état d’urgence ou pris des positions courageuses sur les droits fondamentaux à propos des conditions d’accueil des migrants. C’est lui qui avait eu ce bon mot pour décrire ce qui distinguait une personne de droite d’une personne de gauche : la première croit plutôt au péché originel, la seconde plutôt à la rédemption. Dès les premières semaines de la révolution française qui a tout de suite polarisé la société française, le clivage droite gauche s’est imposé à propos du droit de veto du roi. Dans la salle du manège des Tuileries aménagé pour accueillir l’Assemblée Nationale, les partisans du veto s’installaient à droite du président et à gauche, les opposants. Ce clivage structure-t-il encore aujourd’hui nos débats politiques ? Oui. A droite il y a ceux qui pensent que le réel obéit à des forces qui dépassent notre condition humaine. Selon les époques ce sera la monarchie, la religion, l’ordre social, les terroirs, la patrie, l’histoire, la nature, l’identité nationale et aujourd’hui le marché. A gauche ceux qui pensent qu’au contraire le réel est une construction sociale et historique qui dépend de notre volonté. Les premiers assument et accompagnent la réalité, les seconds pensent pouvoir la changer.

 Cette proposition peut sembler binaire mais elle n’est pas de l’ordre de la morale, les bons d’un côté et les mauvais de l’autre, elle de l’ordre de l’anthropologie politique et se traduit de manière différente selon les époques. Nier cette structure fondamentale ou dire qu’elle est dépassée est un discours de droite et la revendiquer, de gauche. Elle est une ligne de partage des eaux qui parcourt notre histoire entre le bassin versant de ceux qui proposent des aménagements à la condition humaine et celui de ceux qui veulent la prendre en main pour l’améliorer. Certains hommes et femmes politiques font parfois des allers retours entre ces deux postures en fonction des circonstances et de leurs propres évolutions. Ainsi c’est la question sociale qui a divisé les libéraux issus du siècle des lumières dans la première moitié du XIXe siècle entre ceux de gauche et ceux de droite. La sociologie marxiste des classes sociales est encore un instrument utile pour comprendre et changer les rapports de force qui dominent le monde pendant que le matérialisme historique reste une pensée millénariste qui suppose une loi de l’histoire qui dépasse l’homme. Charles De Gaulle était un officier de droite, maurassien et catholique alors que son refus de l’ordre pétainiste, la conduite de la décolonisation et son volontarisme industriel ont amené à lui des personnalités issues de la gauche. Aujourd’hui les inégalités se creusent, la catastrophe écologique est amorcée et la question migratoire est centrale. Ces crises montrent les contradictions et les limites de notre modèle de développement. Face à ces défis, il y a ceux qui pensent que la technologie, le marché et nos institutions permettront de passer le cap et ceux qui pensent qu’il faut changer notre rapport au monde.

 Que faire ? Disait Lénine devant la paupérisation des masses prolétaires industrielles en Europe et la misère paysanne en Russie. Pour le meilleur et le pire le communisme a été un contre modèle au système capitaliste qui a amené ce dernier à s’amender pour survivre et assurer sa suprématie sur son challenger. Le front populaire, le programme du Conseil National de la Résistance ou le programme commun, dont les acquis sont démantelés peu à peu, avaient été des inflexions concédées par les tenants de l’ordre économique capitaliste pour maintenir le système. Depuis la chute du mur de Berlin et la preuve de la solubilité du maoïsme dans l’économie financière, il n’y a plus de contre modèle qui empêche le libéralisme financier d’amener l’humanité dans le mur. La crise actuelle est d’ordre systémique et ce ne sont pas des aménagements qui en viendront à bout. Les peuples ressentent l’impasse dans laquelle nous sommes engagés. Certains individus instrumentalisés expriment leur ignorance et leurs peurs par le repli et la haine, pendant que d’autres construisent et expérimentent des alternatives. Le populisme c’est nier que les peuples jouent leur survie. C’est autour de ce clivage que les partis de gauche doivent se reconstruire, jouer de leurs complémentarités, proposer une vision politique, mettre en place un rapport de force et dépasser leurs querelles tactiques, il y a urgence.  

 

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