Antisionisme, antisémitisme, la valeur des mots

« Tout ce que le glébeux crie à l’être vivant, c’est son nom ». Dans la Genèse, Élohim donne à l’homme la parole qui préexistait au monde et lui laisse le soin de nommer, de donner les noms.

Mercredi 20 février au dîner annuel du CRIF Emmanuel Macron a annoncé que la France « mettra en œuvre ladéfinition de l'antisémitisme adoptée par l'Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah ». Cette définition de 2016 déjà adoptée par 9 pays européens étend l’antisémitisme à certains propos antisionistes.« Tout ce que le glébeux crie à l’être vivant, c’est son nom ». Dans la Genèse, Élohim donne à l’homme la parole qui préexistait au monde et lui laisse le soin de nommer, de donner les noms. Le prologue de Jean s’ouvre par :« Au commencement était le verbe » et en exorde de la révélation mohammadienneDjibril (Gabriel)enjoint à Mahomet :« lis ce que ton Dieu te dit ». La parole est le cœur nucléaire des trois grandes religions du livre : le langage de l’homme et l’écriture procèdent de Dieu : ils créent. Les mots ont un sens, ils désignent, nomment, font naître des concepts, des théories et peuvent tuer. Cet enchâssement réciproque entre la parole divine et de sa créature a ouvert la voie aux grandes traditions herméneutiques qu’elles soient métaphysiques, mystiques ou rationalistes dans chacune des religions. Mais elle a aussi permis de verrouiller l’interprétation et fait des victimes comme Spinoza[1], Giordano Bruno[2]ou Hussein Mansour Al Hallaj[3].

 Le judaïsme a ouvert l’histoire des religions révélées. La sagesse juive a très tôt creusé le sillon de l’interprétation des textes et des mots dans ce qu’ils attestent en permanence de la parole divine qu’il faut y trouver et renouveler. Le philosophe Walter Benjamin[4]expliquait que le langage n’est pas un simple instrument pour s’exprimer mais qu’il était l’espace de notre existence. Le théologien Franz Rosenzweig[5]pensait que le rapport à la langue qui garde en elle une part de sainteté était une des singularités du judaïsme et l’explication de sa permanence dans le récit de l’humanité contre la philosophie de l’histoire hégélienne. A travers la Kabbale, l’historien Gershom Scholem[6]ouvrait les mots de l’ancien testament pour pénétrer au cœur de la mystique juive et rencontrer le divin dans son exil. Karl Kraus[7]mort en 1936, était un pamphlétaire autrichien, antisémite et juif, un ardent défenseur de la langue allemande classique, contemporain et inspirateur des trois penseurs précédents. Il estimait qu’un concept trahissait toujours le mot auquel il devait son existence. A la même époque Freud[8]faisait de la parole la base de la cure psychanalytique et Heidegger[9]qui se déshonora dans le nazisme cherchait la demeure de l’être dans le langage par une « connivence énigmatique[10] »avec la pensée juive qu’il ne connaissait pas.

 On connait l’aphorisme de Frantz Fanon : « quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ». Le racisme est une atteinte à la diversité de notre humanité. Le colonialisme porté par l’idéologie nationaliste a été le fruit mûr des théories racialistes que les Européens ont pensé dans leurs mots et écrits du XVIIIe au XXe siècle. Depuis Auschwitz l’antisémitisme n’est plus une opinion politique ou religieuse aussi abjecte fut-elle, il est une atteinte à l’unité de notre humanité. Il est un délit. L’unité de notre diversité humaine c’est la définition même de l’universalité. Alors quand on entend une personne dans la rue se faire invectiver, traiter de sale sioniste, intimer l’ordre de rentrer en Israël, il n’est pas nécessaire d’être un sémioticien pour comprendre que l’abruti qui injurie le passant est un antisémite. Qu’il porte un gilet jaune ou qu’il appartienne à une mouvance djihadiste n’ajoute ni ne retire à la violence de ses paroles et de ses mots qui le rattachent à ce que l’histoire de notre espèce humaine a de plus mauvais. Quand la victime est un académicien, un gardien des mots de la langue française, on se dit que la coïncidence est significative. L’islamologue chrétien Louis Massignon[11]y aurait vu un intersigne.

 Les mots de nos langues humaines ont une histoire, voire une préhistoire. Ils plongent leurs racines au plus profond de notre processus d’hominisation. Le mot antisémitisme (un affixe et un suffixe accolés au nom de l’un des trois fils de Noé) désigne le phénomène de haine vieux de plus de deux mille ans, inscrit au cœur de l’histoire de l’occident, contre le peuple juif. Le sionisme (du radical Sion, une des collines de Jérusalem), est un mot du XIXe siècle qui porte à la fois l’idée d’un nationalisme juif et celle d’une émancipation juive. Comme tous les nationalismes du XIXe siècle il a justifié une forme de colonialisme en Palestine qui perdure aujourd’hui.  Alors quand par une curieuse métonymie contemporaine, on veut faire passer l’antisionisme pour un antisémitisme et en verrouiller l’interprétation dans une loi, on se dit qu’il s’agit non seulement d’une erreur historique et d’une faute politique, mais surtout que les promoteurs de ce dévoiement sémantique ont oublié ou jamais lu la grande tradition de la pensée juive. Ils manipulent les mots et la langue et profanent notre demeure. Comme des mauvais alchimistes, en amalgamant antisionisme et antisémitisme, des politiques et des éditorialistes complaisants avec un premier ministre israélien et ses alliances contre nature en Europe de l’est, sont tombés dans le piège langagier des antisémites. Leurs mots alimentent la Bête.

Publié dans la revue Golias février 2019

[1]Baruch Spinoza (1632-1677) Philosophe néerlandais issu d’une famille juive marrane portugaise réfugiée en Hollande. Sa lecture rationaliste de la Bible identifiant Dieu et la nature l’ont fait exclure de la communauté juive

[2]Giordano Bruno (1548-1600) Philosophe dominicain né en Italie sous domination Espagnole. Humaniste et théologien hétérodoxe proche de l’hermétisme, il est condamné par l’inquisition et brulé vif à Rome.

[3]Hussein Mansour Al Hallaj (858-922) Mystique musulman soufi. Sa relecture de l’essence du Coran autour de l’amour de la divinité est déclarée hérétique. Il est crucifié à Bagdad. Louis Massignon l’a fait découvrir en France.

[4]Walter Benjamin (1892-1950) Philosophe Allemand de l’école de Francfort, né dans une famille juive.  Philosophe du langage et marxiste, il quitte l’Allemagne Nazie en 1933 et se suicide à Port Bou en fuyant l’avance allemande en France en 1940.

[5]Franz Rosenzweig (1886-1929) Théologien allemand né dans une famille juive dont une partie est convertie au christianisme. Il revient au judaïsme surtout aux textes du judaïsme sur lesquels il fonde sa pensée de l’histoire.

[6]Gershom Scholem (1897-1982) Historien juif de l’université hébraïque de Jérusalem, né en Allemagne et vivant à Jérusalem à partir de 1923. Il était un grand spécialiste de la Kabbale qu’il plaçait au cœur de l’histoire juive.

[7]Karl Kraus (1874-1936) Écrivain Autrichien né dans une famille juive assimilée, sa verve pamphlétaire contre la presse, la psychanalyse, l’armée, la culture viennoise bourgeoise et ses lectures publiques de ses textes qu’il publie dans la revue la Torche, lui donnent une immense notoriété et une grande influence sur de nombreux intellectuels de l’époque (Brecht, Benjamin, Scholem)

[8]Sigmund Freud (1856-1939) Médecin Autrichien né dans une famille juive. Fondateur de la psychanalyse.

[9]Martin Heidegger (1889-1976) Philosophe Allemand qui a eu une influence considérable sur la pensée de son temps siècle (l’existentialisme notamment) Il s’est gravement compromis dans le nazisme et a repris son enseignement en 1951.

[10]Stéphane Zagdanski : article pensée juivedu Dictionnaire Heidegger. Edition du Cerf 2013

[11]Louis Massignon (1883-1962) Islamologue français. Professeur au Collège de France. Agnostique puis ordonné prêtre. Il fait connaître en France à un large public la mystique de l’islam et en montre les correspondances avec la mystique chrétienne.

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