Le jésuite, l’AFD, le climat et les communs

Ces dernières années, dans le contexte de la dérégulation économique, du creusement des inégalités et du dérèglement climatique, l’AFD cherche sa voie. Son économiste en chef depuis 2015 est un jésuite : Gaël Giraud.

Créée en 1941 comme caisse centrale de la France Libre, L’Agence Française de Développement est aujourd’hui la banque publique internationale de la France. Pendant ces soixante-seize années, en dehors des questions militaires, elle aura été le bras financier de la politique extérieure de la France. Elle est l’expression financière de la vision du développement de nos gouvernants : rétablissement de la place de la France après la seconde guerre mondiale par le développement des colonies puis aide au développement des nouveaux Etats indépendants, couplée à la préservation des intérêts de la France. Elle aura accompagné aussi bien les réussites et les espoirs du développement de ce qu’on appelait alors le Tiers Monde, que ses éléphants blancs, les plans d’ajustement structurels et l’exploitation des ressources naturelles. Dans son premier discours africain, Emmanuel Macron fait de l’AFD l’instrument de la diplomatie économique de la France par l’appui à ses fleurons industriels. A côté des structures chargées du développement comme la Banque Mondiale, l’AFD pèse ce que représente la France dans le monde, c’est-à-dire peu en valeur économique absolue mais de manière non négligeable en termes d’influence. Ces dernières années, dans le contexte de la dérégulation économique, du creusement des inégalités et du dérèglement climatique, l’AFD cherche sa voie. Son économiste en chef depuis 2015 est un jésuite : Gaël Giraud.

Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Bruno Latour, professeur de philosophie à L’Institut d’Etudes Politiques de Paris, utilise une troublante métaphore dans son dernier livre[1] pour illustrer la crise que nous vivons. L’humanité se trouve dans la situation des passagers d’un avion à 10 000 mètres d’altitude à qui le pilote annonce que l’aéroport d’arrivée sera fermé à cause d’un ouragan et de troubles politiques, et que l’aéroport de départ n’existe plus. Où atterrir ? Filons la métaphore. Les passagers en première classe sont conscients de l’atterrissage difficile mais s’en moquent un peu, ils ont déjà stocké de quoi survivre à l’arrivée et mettent la main sur les systèmes de sauvetage, ceux en classe affaire donnent des instructions à la cabine de pilotage pour continuer dans la même direction estimant qu’on trouvera bien un aéroport un peu plus loin, pendant qu’on demande à ceux en classe économique de se taire, de rester à leur place, de boucler leur ceinture toutefois et de manger tranquillement leurs plateaux repas. Il n’y a pas de souci, on va trouver une solution, explique la chef de cabine. Parmi eux des scientifiques qui disent que si, justement, il y a un gros, gros souci, si on ne change pas de trajectoire. Le steward de la classe affaires, celui aux cheveux orange, payé par ceux de la première classe, hurle que cette histoire d’ouragan à l’arrivée c’est de la daube et qu’il a d’ailleurs demandé au pilote de continuer. L’ennui c’est qu’il y a beaucoup de pilotes dans le cockpit, qu’ils ne sont pas d’accord entre eux mais surtout qu’ils n’arrivent pas à désactiver le pilotage automatique qui les emmène tous vers le crash.

L’AFD a formé ces pilotes qui ont participé à la mise au point du pilotage automatique. Elle n’a pas un poste central dans la cabine mais avec d’autres pilotes elle cherche cependant des solutions pour un atterrissage sans trop de dégâts. Ils doivent à la fois déverrouiller le pilotage financier automatique, ce qu’ils n’arrivent pas à faire pour l’instant, et trouver de nouvelles coordonnées d’atterrissage. Là, l’AFD a son mot à dire. Gaël Giraud son nouvel économiste en chef est en charge de cette mission dont les passagers en classe affaire ne veulent pas entendre parler. Normalien, spécialiste en mathématiques financières, consultant bancaire, directeur de recherche au CNRS, il cherche avec d’autres économistes le chemin pour dépasser la division classique gestion privée/gestion publique qui structure la pensée économique et qui nous mène dans une impasse anthropologique depuis la défaite en rase campagne du contre modèle au libéralisme, le communisme.

 Les communs

Alors que tout est aujourd’hui « privatisable », comme le vivant, la nature ou la culture, un renouvellement de la pensée économique émerge peu à peu pour comprendre la crise et trouver des solutions, dont le concept de « commun » que Gaëlle Giraud privilégie pour éviter la sortie de piste annoncée de l’humanité. Le commun est une ressource naturelle ou culturelle que partage un groupe, avec des règles précises de distribution, de préservation et de promotion. Une communauté, des ressources communes et des règles communes pour la gestion de la ressource, sont les trois balises de cette piste qu’il faut dégager. Ni gestion privée qui organise le partage individuel de la ressource entre des propriétaires, ni gestion publique via une structure étatique, le commun est géré collectivement par la communauté qui en a hérité ou qui l’a créée. Un jardin maraîcher collectif associatif, Wikipédia, les océans, l’air, une langue, la culture française, sont des communs. Certains correspondent à une communauté identifiée et organisée, d’autres non, la biodiversité par exemple, et c’est bien le problème. Comment gérer collectivement ces communs sans avoir recours à une bureaucratie publique ? Les idéologues ultra-libéraux, les plus nombreux dans le cockpit, y voient une forme de néo communisme, d’autres une forme d’idéalisme anarchisant. Des économistes libéraux développent pourtant le concept comme Jean Tirole, prix Nobel d’économie en 2014. La pensée libérale, issue du siècle des lumières, s’est divisée au XIXe siècle sur la question sociale avec la révolution industrielle. D’un côté la liberté d’entreprise autour de la propriété privée, de l’autre les libertés publiques et les droits collectifs. L’urgence climatique est peut-être l’occasion de réunifier la pensée libérale autour de la notion de liberté. Non plus l’organisation de la liberté d’appropriation des biens mais l’organisation de la liberté d’usage de ressources qui se raréfient.

Ad Majorem Mercati Gloriam ?

Notre jésuite, économiste en chef de l’AFD essaye avec d’autres de reprendre les commandes de l’appareil en perdition, un peu comme le commandant Sully qui avait fait amerrir son Airbus sur l’Hudson en janvier 2009 alors que s’il avait suivi les instructions de la tour de contrôle il se serait crashé dans la banlieue de New York. Au-delà de ses connaissances académiques Gaël Giraud connait la réalité de la grande pauvreté qu’il a vécue au Tchad et on peut penser que sa foi catholique lui donne, sinon l’espoir, au moins l’espérance que tout cela se terminera selon un plan de vol prévu à l’avance. Il appartient toutefois à une institution financière dont le pilotage relève plus du gros transporteur maritime que de l’avion de ligne. Le changement de cap est lent. Tout récemment Médiapart a révélé que l’AFD s’apprêtait à financer à hauteur de 41 millions d’euros une centrale à charbon en Chine. Les caractéristiques que l’on imagine d’un successeur de Saint Ignace, comme le discernement, l’intelligence des situations, la proximité intellectuelle et spirituelle avec les puissants, suffiront-elles à reprendre la main sur le manche à balai des apprentis sorciers toujours aux commandes et à amerrir au milieu de l’Hudson en sauvant tous les passagers ? Probablement pas. Tant que ceux en classe économique et ceux qui migrent, planqués en soute et dans le train d’atterrissage, n’auront pas forcé la porte de la cabine de pilotage pour donner les commandes à des pilotes déterminés à les sauver tous, Gaël Giraud s’inscrira dans une des grandes traditions de la Compagnie de Jésus :  un bon aumônier des premières classes.

 

[1] Bruno Latour. Où atterrir ? La Découverte, 2017

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