Elisabeth Borne : la limite de l'écologie néo-libérale

A Nicolas Hulot, l’icône de l’écologie politique, a succédé François de Rugy, une caricature. Le départ du premier a été une tragédie politico-médiatique, Ruy Blas trahi par un Grand d’Espagne, et celui du second une farce de boulevard avec l’amant dans le placard, pantalon sur les chevilles.

A Nicolas Hulot, l’icône de l’écologie politique, a succédé François de Rugy, une caricature. Le départ du premier a été une tragédie politico-médiatique, Ruy Blas trahi par un Grand d’Espagne, et celui du second une farce de boulevard avec l’amant dans le placard, pantalon sur les chevilles. Il fallait un acteur plus neutre pour tenir le difficile rôle de ministre de l’environnement dans un gouvernement productiviste et c’est réussi. Élisabeth Borne n’a aucun poids politique, c’est une haute fonctionnaire, serviteur de l’Etat, elle ne se risquera pas à interpréter son rôle en dehors des consignes précises du scénariste et elle jouera son personnage avec application comme elle a su le faire quand elle a démantelé la SNCF en privatisant les segments rentables de l’entreprise, en cassant le statut des cheminots et en fermant des lignes de proximité. Son répertoire c’est Calamity Jane, La Thénardier et Folcoche : quand elle ne flingue pas le service public, elle le maltraite.

 Polytechnicienne, elle est ingénieure des Ponts et Chaussées : les chaussées, les routes, les autoroutes et les ponts autoroutiers surtout, elle connaît. Particulièrement depuis 2007 quand elle était directrice des concessions chez Eiffage qui détient via ses filiales 22% du réseau autoroutier français. Huit ans plus tard, repassée côté public, directrice de cabinet de Ségolène Royal, elle a pu approfondir son dossier autoroute, c’est une femme de dossier dit-on, en négociant le renouvellement de la rente des concessions autoroutières aux quatre entreprises privées qui ont vu le partage du gâteau autoroutier à 24% de marge nette, prolongé de six ans. Depuis dix ans, la route au détriment du ferroviaire, c’est elle. L’arrêt de la ligne de fret de fruits et légumes Perpignan-Rungis, est le symbole de ce choix stratégique.

 Elle a une expérience solide de la stratégie de l’aménagement du territoire dans le domaine des transports : outre son passage chez Eiffage et Ségolène Royale, elle a été conseillère technique transport dans le cabinet de Lionel Jospin, directrice de la stratégie à la SNCF, directrice de l’urbanisme de la ville de Paris et elle a dirigé la RATP. Elle été la première femme nommée préfète de région en 2013. On sent le personnage à poigne, le président d’EDF l’a appris à ses dépens : alors qu’il annonce l’ouverture de six EPR en interprétant de manière très extensive la feuille de route que la ministre lui a donnée, elle le recadre en public, rappelant que la politique énergétique de la France se décidait au gouvernement. A mi-mandat, le bilan politique du gouvernement d’Édouard Philippe en matière d’environnement et de lutte contre le changement climatique est maigre. Le grand mouvement mondial d’une transition écologique nécessaire est peu perceptible en France. La loi d’orientation sur les mobilités (LOM) et le projet de loi énergie-climat donnent des perspectives mais les actes concrets d’une orientation environnementale et écologique du gouvernement sont rares. Ils ne sont pas à la hauteur des attentes des Français que les canicules successives inquiètent. Ces derniers ne sont plus dupes de l’influence des lobbies énergétiques, chimiques, des chasseurs et des transports sur le gouvernement et le parlement pour retarder et empêcher les décisions importantes. La communication autour de l’arrêt ou non de la mine d’or en Guyane avait été calamiteuse.

 A moins de deux mois des municipales le bilan à mi-parcours du président Macron se dessine, l’absence de résultats concrets pose un vrai problème politique pour le gouvernement qui voit le risque du vote d’une partie de son électorat aller chez Europe-écologie-les Verts. Un peu comme la cavalerie américaine, Élisabeth Borne, fraîchement promue, était arrivée opportunément avec deux dossiers bouclés qu’elle maîtrisait dans son ancien portefeuille des transport et qui verdissaient l’action gouvernementale : l’annonce de l’arrêt du pharaonique centre commercial du triangle de Gonesse et le déblocage financier du canal à grand gabarit Seine-Nord-Europe. Sur le premier dossier c’est le modèle économique du projet qui est abandonné, mais le bétonnage de ces riches terres agricoles ne l’est pas. Depuis ces effets d’annonces, as usual, le business des lobbies a continué :  les objectifs d’émission de CO2 sont diminués, la construction de six réacteurs nucléaires EPR confirmée dans la Programmation pluri annuelle de l’Énergie (PPE) et l’interdiction des plastiques repoussés à 2040, presque le temps d’une génération. Pendant ce temps la ministre surjoue un peu la verdure, en mode Songe d’une nuit d’été, quand elle demande au patron d’EDF d’envisager un scénario 100% énergies renouvelables à l’horizon 2050.

 On connaît la fable d’Ésope. Un petit berger crie « au loup ! » parce qu’il pense en avoir vu un dans la pâture où paissent ses moutons. Les villageois accourent, ne trouvent rien et repartent. Après plusieurs alertes sans qu’ils ne voient le loup, ils ne viennent plus et l’enfant se fait dévorer au dernier appel à l’aide. C’est un peu l’histoire des politiques de lutte contre le changement climatique, sauf que l’enfant avait raison dès le début et que c’était une meute qu’il avait vu arriver, une meute qui finalement croquera tout le village. Dans ce scénario, Élisabeth Borne tient le rôle de l’institutrice du village qui se doute qu’il y a un souci quelque part mais à qui le président de l’association des parents d’élèves demande de repeindre en urgence la palissade en bois de l’école de couleur verte, derrière laquelle le petit pourra se protéger le moment venu.

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