Quelques réflexions à partir du texte "pour une politique étrangère de gauche" : non le migrant n’incarne pas l’avenir du monde.
« Le règne des bêtes sauvages a commencé » Albert Camus Carnets 1
« Une avant troupe métallique du prochain siècle primitif » Paul Celan Partie de neige
Un texte lucide qui ouvre des pistes de réflexion mais, malgré la notoriété de ses auteurs, un texte qui reste encore sur un traitement symptomatique des dérèglements contemporains.
Nous vivons dans l’ambiance du congrès de Vienne qui a cherché à remettre en place l’ordre européen ancien, celui d’avant la révolution française et de l’empire napoléonien. On ne comprend pas trop la portée de la comparaison. Les équilibres du congrès de Vienne ont été fragilisés par les printemps européens de 1848 pour être balayés en 1914. Les nouveaux équilibres issus de la première guerre mondiale ont été à leur tour écartés par Yalta qui eux mêmes sont tombés au cours de la décennie 90. Les derniers avatars du congrès de Versailles dans leurs versions de Sèvres et de Lausanne se détricotent aujourd’hui sous nos yeux en Syrie et en Irak. La Russie ne semble pas avoir passé Yalta par pertes et profits. N’oublions pas l’intangibilité des frontières africaines consacrée en 1964 par l’OUA qui prend l’eau : Erythrée, Soudan, Mali. Nous sommes effectivement dans une grande confusion de la pensée diplomatique. A tel point que Laurent Fabius au cours d’un colloque CERI Sciences Po de 2013 estimait que nous en étions à la remise en cause du traité de Westphalie de 1648 qui consacrait la souveraineté des princes sur leurs Etats à la sortie du long épisode des guerres de religions européennes. Bref, c’est le bordel.
En tant qu’humaniste, c’est à dire en tant que tenant d’une pensée qui fonde toute politique sur la dignité humaine et la capacité de l’homme a maîtriser le réel, en définitive le plus grand dénominateur commun d’une pensée de gauche, on ne peut qu’être d’accord avec les principes de ce que devrait être une politique étrangère de gauche : multilatéralisme, solidarité, inter socialité et altérité. L’analyse du fondement des guerres actuelles est juste : elles ne montrent plus seulement des compétitions entre puissances, elles montrent d’abord l’impuissance de nombreux Etats à s’intégrer dans l’ordre mondial en préservant le contrat social qui les fonde. Le creusement des inégalités, le changement climatique et la remise en cause généralisée des droits fondamentaux, fait voler en éclat partout dans le monde le fragile vouloir vivre ensemble des citoyens qui constitue la base de la légitimité d’un Etat. Depuis toujours et aujourd’hui encore, les arguments religieux, communautaristes, ethniques, pour ne pas dire civilisationnels, sont des idéologies a posteriori qui viennent habiller ces réalités et justifier les discours des va-t-en-guerre politiques et religieux que ces situations produisent en abondance.
Oui, bien sûr, la mondialisation des échanges commerciaux et des idées est une réalité. Le problème que nos auteurs ne voient pas, c’est notre capacité humaine à reprendre la main sur ce réel. Le libéralisme économique n’est pas une question d’économie ou de sciences politiques, il est d’abord une question anthropologique. Une politique étrangère de gauche devrait prendre à la racine cette contradiction contemporaine au cœur de l’anthropologie libérale, celle des frontières. Depuis la suppression des octrois par les physiocrates du XVIIIe siècle jusqu’à l’achat massif de visas africains par la Chine, la suppression des frontières est dans le génome libéral. Les convulsions actuelles naissent de cette contradiction entre des frontières de plus en plus ouvertes pour les produits, les finances, les idées et des frontières fermées, barbelées, murées, minées, pour les hommes. Le migrant contemporain n’incarne rien du tout, surtout pas l’avenir du monde, allez raconter ça à Lampedusa, vous verrez, mais il montre son impasse anthropologique. La gauche avec son discours compassionnel, idéalisé (et caritatif) sur la question des migrants, se fait l’alliée objective, l’imbécile utile, de la pensée libérale. Le nomade a toujours eu des terroirs d’attache, en fonction des aléas climatiques ou politiques, il cherche des zones plus accueillantes. Il ne migre pas, en définitive, il reste attaché au territoire qui l’a vu naître. La vieille division anthropologique pasteur/agriculteur fonctionne encore aujourd’hui mais à l’échelle mondiale. Une politique de gauche doit penser cela sur le long terme : favoriser le vouloir vivre ensemble chez les autres, défendre le droit à l’aller retour du nomade, accueillir sérieusement la minorité d’entre eux qui souhaitent s’installer et surtout expliquer, promouvoir, protéger, développer le vouloir vivre ensemble des Français sur leur territoire par des politiques environementales, économiques et sociales redistributives. Une politique étrangère de gauche devrait construire sa diplomatie autour d’alliances avec des pays ou des ensembles qui partagent ces principes.
Pour finir paraphrasons Camus. Il y a des crimes collectifs de guerre et des crimes collectifs économiques. Nos institutions internationales n’arrivent pas à les distinguer. Nous sommes au temps des crimes parce qu’il n’y a pas d’autre alternative. Nos criminels ne sont plus ces chefs de guerre incontrôlés qui invoquent l’excuse de l’idéologie ou de la nation. Ils sont légitimes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est le développement économique qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges.