Gramsci et les clairs obscurs lyonnais

Marion Maréchal Le Pen a créé à Lyon son Institut des Sciences Sociales, Economiques et Politiques afin "d'appliquer les leçons de Gramsci". L'a-t-elle vraiment lu ? Curieusement Lyon est l'épicentre d'une lecture appauvrie et réactionnaire de Gramsci.

Le troisième congrès du parti communiste italien s’est tenu à Lyon en 1926. Au cours de ce congrès, l’un des fondateur du parti, Antonio Gramsci qui mourra en 1937 à l’âge de 46 ans dans les prisons mussoliniennes, tire les leçons de la victoire du fascisme en Italie et de la défaite des révolutions en Europe après la révolution russe. Selon lui la révolution en Italie ne sera possible que lorsque les masses paysannes du sud de la péninsule et les prolétaires du nord industriel se libèreront de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie qui se joue via l’Église et l’idéologie nationaliste fasciste. La révolution passera par la conquête de la suprématie culturelle dans la société. Près d’un siècle plus tard, à Lyon, Marion Maréchal Le Pen inaugure un Institut des Sciences Sociales, Économiques et Politiques (ISSEP) afin « d’appliquer les leçons de Gramsci »,de « former une nouvelle élite politique et économique »et de« former des entreprenants, des ambitieux, des courageux ». dit-elle dans Valeurs Actuelles le 20 juin. Elle ajoute qu’elle veut faire évoluer « l'uniformité des profils des étudiants sortant de business schools ou d'écoles d’ingénieurs ».

Dès les années 70, la « Nouvelle Droite » d’Alain de Benoit, ayant servi de matrice intellectuelle à une pensée de droite voulant sortir de l’hégémonie intellectuelle de l’esprit de mai 68, annexait Antonio Gramsci pour expliquer le nécessaire travail de reconquête des idées, préalable à la prise du pouvoir politique. Il s’agissait pour la Nouvelle Droite de restaurer la grandeur de la nation française noyée dans le projet européen, la perte des valeurs traditionnelles et la libéralisation des mœurs. Sur le plan des idées, Marion Maréchal Le Pen, ancienne élève de l’École de Mangement de Lyon où Laurent Wauquiez donne des cours, n’innove donc pas. Comme ses prédécesseurs elle détourne et appauvrit Gramsci qui, à l’opposé de ce qu’elle propose, inscrivait cette conquête de l’hégémonie culturelle dans un contexte de lutte des classes et de justice sociale. La Reconquête selon Marion Maréchal Le Pen c’est l’entrepreneuriat individuel, le magistère moral d’un primat des Gaules d’avant Vatican II et la France aux Français. Dans son institut elle explique que « nous allons étudier les grands courants dominants qu'ils soient économiques, politiques et nous allons adjoindre à ça d'autres auteurs, d'autres courants de pensée et cela sera livré à la discrétion des étudiants. A eux de s'en emparer et de le traduire comme ils l'entendent ». Dont acte. Elle n’aura pas à chercher bien loin un corps enseignant acquis à ses idées et qui reste à l’affût à l’université de Lyon III, mais surtout elle prend le risque qu’un étudiant de l’institut, voulant honnêtement creuser la pensée de Gramsci découvre que le projet de la directrice de l’ISSEP est exactement l’inverse du projet Gramscien et que cette dernière est d’abord l’incarnation contemporaine de la domination culturelle bourgeoise que dénonçait Gramsci dans l’Italie de Mussolini : le retour à une Église aumônerie générale de l’ordre étatique, le nationalisme identitaire anti étranger et l’héritage social et financier comme facteur de reproduction d’une société inégalitaire. A 15 000 euros de scolarité par an, l’EM de Lyon produit cette hégémonie culturelle mondialisée dont Marion Maréchal Le Pen est aussi le résultat. Sur son site l’écoleprécise qu’elle se donne pour mission de former des « early makers », c'est-à-dire « des talents aptes à proposer des réponses innovantes aux défis du monde de demain » : un parfait credo néo libéral. Si elle présente son institut en tentant de rester dans une posture universitaire basée sur la connaissance, à l’étranger elle dévoile sans fard son projet identitaire pré fasciste en déclarant le 22 février dernier, à Washington, devant l’élite conservatrice américaine à la Conservative Political Action Conférence (CPAC) que « la France est en train de passer de fille ainée de l’Église à petite nièce de l’islam ».  

 « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent des monstres », écrit Antonio Gramsci dans ses carnets de prison. Nous y sommes à nouveau. La construction politique européenne se délite devant la question migratoire pendant que notre modèle social issu du Conseil National de la Résistance est attaqué par un président qui nous annonce un nouveau monde, et les droits civils fondamentaux et les libertés publiques régressent avec la loi sur la sécurité intérieure et la loi asile et immigration. Aujourd’hui en France surgissent du clair-obscur Marion Maréchal Le Pen mais aussi Emmanuel Macron président de la République et Gérard Collomb, ministre de l’intérieur et ancien maire de Lyon.

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