Notre Dame de Paris : l'évènement et le sens

la symbolique sacrée de Notre Dame auprès des Français ne descend pas du ciel, elle vient de chacun d’entre nous si bien que les images et les métaphores de notre situation contemporaine abondent.

Ce lundi 15 avril, un évènement nous est arrivé, il est advenu, il a surgi dans notre présent. L’évènement c’est ce qui ne s’inscrit pas dans un temps qui s’écoule et qui dépasse ses causes. Peu à peu par sa mise en récit par tous ceux qui le mettent en mots ou en image, le sens de l’évènement émergera à la faveur de son surgissement. Il faut donc en être à la hauteur. Comment dans quelques mois désignera-t-on ce moment sombre de notre vécu collectif qui vit s’écrouler la toiture et la flèche de Notre Dame ? Que retiendra-t-on de cet instant quand chacun découvrait à partir de son histoire personnelle et de sa subjectivité les images des immenses flammes qui dévoraient la cathédrale. On en sait rien pour le moment. La cause de la catastrophe semble tellement fortuite qu’elle fait figure de destin. Les récits pour répondre à la demande du sens à donner à l’évènement ont débuté le soir même et c’est normal. Au milieu du vide symbolique du discours politique sur l’efficacité entrepreneuriale et l’équilibre des comptes, un incendie nous a réveillé de notre sommeil politique.

la symbolique sacrée de Notre Dame auprès des Français ne descend pas du ciel, elle vient de chacun d’entre nous si bien que les images et les métaphores de notre situation contemporaine abondent : les mânes des artisans et des constructeurs du Moyen-âge invoquées pour nous guider dans la reconstruction de notre destin national ; Victor Hugo, le peuple de Paris et les Misérables contre les puissants qui mettent en scène leur compassion ; les cinq années exigées pour la réhabilitation de l’édifice face aux cent-sept années de sa construction ; la parole jupitérienne repoussée par un feu divin ; deux tours jumelles qui finalement ne s’effondrent pas ; la chaleur d’un brasier qui peu à peu a endommagé la beauté d’un environnement familier que l’on croyait immuable et que l’on sait maintenant menacé ; De gaulle sur le seuil de la cathédrale pour le Te deum à la Libération et exactement 4 mois plus tôt, au même endroit, Pétain accueilli par l’archevêque de Paris ; le délai de vingt-quatre heures pour récolter en promesses de dons la moitié de ce qu’a coûté la suppression de l’ISF au budget de l’Etat au bénéfice des donateurs ; la nécessité de ne plus regarder ailleurs pendant que notre maison brûle ; les trois mille six cent vingt-deux SDF recensés à Paris pendant la nuit de la solidarité du 7 au 8 février et qui grelottent sur le parvis ; la réalité triviale des 562 morts dans les rues en France en 2018 pendant que l’espace d’une nuit on mobilise les moyens pour la réparation d’une image sacralisée du pays ; la restauration d’un bâtiment, concomitante à celle d’un discours sur l’ordre ancien d’une France fille aînée de l’Église ; les pompiers de Paris qui comme ceux de New-York promus au rang de nouveaux chevaliers médiévaux des temps modernes ; une gargouille qui doute de notre avenir, une qui hurle d’effroi, l’autre qui ricane ; l’image romantique de la silhouette mélancolique de ce grand vaisseau de pierre amarré sur la Seine en miroir du support plastique de l’impressionnisme de pacotille du tourisme de masse ; le décalage d’un récit présidentiel qui mobilise l’argent pour réparer un symbole national ancré dans l’histoire européenne pendant qu’il théorise la réduction des moyens financiers des services publics de solidarité au nom des contraintes européennes ; les funérailles mondiales du fondateur des institutions de la Ve république au moment où ces dernières prennent l’eau de toute part, et même l’esthétique soixante-huitarde libertaire d’une église qui illumine quand elle brûle. 

On peut multiplier les allégories. Hannah Arendt voyait dans l’évènement une fin qui renvoie à la compréhension et aussi un commencement ayant un caractère inaugural qui appelle à l’action. L’évènement est alors de l’ordre de l’explication symbolique : que dévoile-t-il de notre présent et comment y répondre ? L’incendie de Notre Dame de Paris marquera-t-il la prise de conscience d’une époque nouvelle ? Paul Ricoeur disait de l’évènement : « D'abord quelque chose arrive, éclate, déchire un ordre déjà̀ établi ; puis une impérieuse demande de sens se fait entendre, (…) finalement l'évènement n'est pas simplement rappelé́ à l'ordre mais il est reconnu, honoré et exalté comme crête du sens. » Quelle sera finalement la ligne de partage des eaux symboliques sur cette ligne de crête ? Choisirons-nous le bassin versant, côté adret, au soleil, du commencement d’une vision humaniste de notre société, solidaire, écologique, ouverte à l’universel ou irons-nous vers l’ubac, à l’ombre d’un repli identitaire et autoritaire où l’efficacité économique dans la mondialisation servira de boussole politique ? A l’issue du grand débat, le président Macron ne nous indique pas le chemin le plus éclairé. Dormez en paix, braves gens.

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