Le visiteur, l’immigré et le réfugié

A la manière de l’ancien monde politique, Emmanuel Macron recycle à son tour la peur de l’étranger. Encore une fois, au nom de la lutte contre l’immigration clandestine, comme avec les lois Besson, Cazeneuve ou Collomb, on restreindra le droit d’asile et les aides qui y sont attachées.

Depuis un bon moment, on a compris qu’en définitive Emmanuel Macron n’a pas lu tout Ricoeur et que le peu qu’il a lu, il l’a compris de travers, notamment tout ce qui concerne la pédagogie de la délibération publique. Il y a un an, la réhabilitation de Maurice Audin, ne fut pas l’hirondelle ricoeurienne qui aurait annoncé un printemps macronien. La verticalité du pouvoir que Paul Ricoeur avait théorisée, le président l’avait déjà mise en œuvre de manière brutale en signant ostensiblement, dans son bureau de l’Élysée, façon Trump, les ordonnances travail ou la loi Collomb sur l’asile. Cette communication politique violente annonçait la violence d’Etat de l’hiver 2019.

 La question de l’immigration, telle qu’elle est posée idéologiquement aujourd’hui en France, est entrée de manière fracassante dans notre espace public en 1981 avec la destruction par des militants communistes du centre d’accueil des migrants Maliens de Vitry sur Seine. Après ces évènements, le débat avait été un moment cantonné à la rhétorique politique du Front National que le RPR instrumentalisait à l’occasion des élections. Le sujet est devenu central avec l’affaire des sans-papiers de l’église Saint Bernard dans le 18earrondissement de Paris en août 1996. Classiquement, à la manière de l’ancien monde politique, vintage Nicolas Sarkozy 2007 ou Manuel Vals 2013, Emmanuel Macron recycle à son tour la peur de l’étranger. Alors qu’il n’en avait pas fait un thème de sa campagne de 2017, il assume aujourd’hui le sujet en assénant le 16 septembre à ses députés que « Les bourgeois n’ont pas de problèmes avec ça : ils ne les voient pas. Les classes populaires vivent avec ». C’est bien connu, ce sont les pauvres qui sont xénophobes. Seule la perspective de son face à face avec Marine Lepen en 2020 l’intéresse. Comme à chaque fois quelques porte-flingues de la macronie ont ajouté une couche : imaginez à nos portes un million de réfugiés Africains, il faut s’armer, et des herméneutes de la pensée du président nous ont expliqué que ce dernier n’avait pas dit ce qu’on voulait lui faire dire, comme Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, estimant que le président avait lancé, sans tabou, un débat qui intéresse tous les Français. Encore une fois, au nom de la lutte contre l’immigration clandestine, comme avec les lois Besson, Cazeneuve ou Collomb, on restreindra le droit d’asile et les aides qui y sont attachées. Cette fois ci à défaut d’une nouvelle loi, la dernière est trop récente et n’a pas encore été évaluée, on rognera sur l’Aide Médicale d’Etat et sur l’Allocation aux Demandeurs d’Asile.  

 A l’occasion des évènements de l’église Saint Bernard en 1996, Paul Ricoeur avait écrit un texte[1], peu connu, qui posait le débat dans des termes qui sont encore ceux d’aujourd’hui. Alors que les questions d’éthique chez lui sont centrales, il y développe l’idée selon laquelle la question de l’étranger n’est pas une affaire de morale, c’est d’abord, à la suite de Kant et de son projet de paix perpétuelle, une affaire de droit. La philanthropie ne nous permet pas d’examiner sereinement la situation. L’hospitalité signifie le droit pour un étranger à son arrivée sur un territoire d’autrui de ne pas être traité en ennemi. Définir l’étranger, celui qui n’est pas nous, nous oblige à nous définir nous-mêmes : une population, un territoire et un Etat. Cette distinction, ne doit pas être pervertie en ennemi/ami. L’étranger est le visiteur, l’immigré ou le réfugié et cette personne doit respecter les lois du pays d’accueil. Il est tout à fait légitime qu’un Etat régule l‘arrivée des étrangers sur son sol, mais Ricoeur rappelle l’article 14 de la déclaration universelle des droits de l’homme : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l'asile en d'autres pays. ». La difficulté est que ce droit universel n’est pas ou mal intégré dans le droit positif de chaque État et qu’aujourd’hui, le changement climatique que Ricoeur n’envisageait pas, nous oblige à compléter la notion de persécution. Paul Ricoeur réaffirme que seul le respect du droit d’asile permettra ensuite de trouver les dispositifs justes pour encadrer l’immigration basée sur le travail. Or nous faisons exactement le contraire depuis des années, et cela s’aggrave depuis 2017.

 Un sondage réalisé par l’IFOP en août, mis en avant par les hauts parleurs de LREM, montre que pour 44% des Français l’immigration clandestine est une question « tout à fait prioritaire ». Sauf que le sondage indique aussi que cette question vient en 9eposition, derrière la santé, le chômage, et l’environnement, qu’elle a perdu trois points depuis 2017, que le pourcentage des catégories populaires est dans la moyenne du sondage et que c’est en milieu rural, moins touché par l’immigration, que le pourcentage est le plus élevé. De la même manière les résultats du grand débat lancé à l’occasion des Gilets Jaunes, indiquent que cette question vient en dernière position du volet démocratie et citoyenneté. Dans son ouvrage majeur, Soi-même comme un autre, Paul Ricoeur, moraliste, démontre qu’une vie bonne, est une vie pour soi, pour et avec les autres et cela dans des institutions justes. Avec Macron, lui-même est un autre lui-même, dans des institutions de moins en moins justes.

 

 

[1]La condition de l’étranger, 1996. Repris dans la revue Esprit, mars-avril 2006.

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