La guerre de la France au Sahel :  le réel, l’histoire et l’idéologie sécuritaire

Comme dans les années 50-60 la présence de notre pays en Afrique fait face à un bouleversement historique qu’il ne maîtrise pas.

Il y a vingt ans l’auteur de ces lignes encadrait au Niger une dizaine d’équipes de jeunes experts volontaires impliqués dans des projets de développement un peu partout dans le pays : de la vallée du fleuve à l’ouest, au massif de l’Aïr au nord en passant par les cuvettes oasiennes au sud et les confins du lac Tchad à l’est. Depuis la capitale, on allait à Agadès en une journée avec pause de midi à mi-chemin à Tahoua pour y boire sur le bord de la route une « conjoncture », une bière en bouteille appelée ainsi parce que quelques années plus tôt, au moment de la dévaluation du Francs CFA, les brasseries Braniger avaient préféré diminuer la taille de la bouteille plutôt que d’en augmenter le prix. C’était à cause des plans d’ajustement structurels se disait-on en riant de l’inventivité verbale de nos amis Nigériens qui se cachaient à peine pour boire un coup.  On allait à Nguigmi sur le lac Tchad en passant par Diffa en deux jours avec une escale à Zinder. On allait en vélo sur la route de Tillabéry au nord-ouest de Niamey. On pouvait amener sa famille en 4X4 climatisée jusqu’ Ayorou sur le fleuve vers la frontière du Mali voir les hippopotames et le grand marché au bétail. De son côté l’évêque de Maradi expliquait l’audience grandissante des imams salafistes porteurs d’un islam régressif dans les mosquées, pendant que l’attaché militaire de l’ambassade de France proposait que l’on poste des volontaires à Bilma au-delà du désert du Ténéré, dans le cordon d’oasis qui court jusqu’en Libye. « On leur donnera trois francs-six sous pour faire des puits et des périmètres maraîchers, histoire de savoir ce qui se passe là-bas avec les trafics en tout genre et les Salafs qui descendent d’Algérie », disait-il finement. Des jeunes idéalistes, sortis de leur master en coopération pour faire du renseignement : l’urgence sécuritaire n’était pas à l’ordre du jour. C’était plutôt le désert des Tartares. On savait que le Wahhâbisme trouvait un terrain accueillant dans l’islam traditionnel confrérique, on le percevait sur les bords des routes où les petites mosquées néo-saoudiennes en béton et carreaux colorés fleurissaient à côté des rustiques mosquées sahéliennes en terre ocre, on croisait parfois des femmes en niqab noir dans les quartiers de la périphérie de Niamey, mais on ne voyait pas l’ampleur de l’infiltration salafiste dans l’islam africain traditionnel, on n’y croyait pas vraiment en définitive. On croyait le soufisme confrérique, libéral, modéré, imperméable au salafisme. C’était le contraire. Aujourd’hui l’ennemi est là et nous rêvons de ces myriades de projets de développement qui n’ont pas empêché la catastrophe : Tillabéry, Diffa, Ayorou, Tahoua…la sinistre chronique de massacres de villageois et de camps de déplacés. La même chose s’est passée au Mali et au Burkina qui étaient jusque dans les années 2000 le paradis des petites ONG et des jumelages avec les villes moyennes françaises. Chacune y allait de sa construction de latrines et d’écoles dans des villages pendant les vacances scolaires. Les jeunes en mal d’aventure allaient y jeter leur gourme. A la fin de l’été on les voyait à Orly, heureux, efflanqués, impaludés pour beaucoup, revenir avec leur djembé sous le bras, chemise wax ou t-shirt Bob Marley sur le dos, dreadlocks sur la tête. Aujourd’hui « en brousse » comme on disait à l’époque, les carnages s’enchaînent sur fond de Jihad salafiste, de vengeances communautaires et de représailles militaires.

Dans les territoires de l’immense Sahel, les coopérants et leurs familles sont partis et l’on voit débarquer combattants jihadistes et militaires réguliers. L’ancien Soudan français, de la Mauritanie au Tchad, terre de mission du tiers-mondisme, des projets de développement, des programmes d’ajustement structurels et des plans de lutte contre la pauvreté, est désormais le théâtre d’une guerre implacable. Elle oppose d’un côté des États aux régimes politiques au bord du gouffre et de l’autre des alliances militaires de circonstance autour d’un noyau dur de jihadistes déterminés. Les premiers sont soutenus à bout de bras par l’ancienne puissance coloniale qui communique sur ses succès tactiques pour s’enfoncer de fait dans une guerre sans fin, rappelant celles de la seconde moitié du XXe siècle : l’Algérie, le Vietnam et l’Afghanistan. En face, ceux que l’on appelle les groupes terroristes, de plus en plus lourdement armés, financés par les trafics sur les ressources locales et par la galaxie des aristocraties des pays de la péninsule arabique qui ferment les yeux quand ils ne cofinancent pas, avec pour objectif militaire un nouveau califat au cœur de l’Afrique, celui qu’ils ont failli réussir à installer en 2014 le long de la vallée de l’Euphrate en Syrie et en Irak. Il y a sept ans une colonne mécanisée de l’armée française les mettait en déroute. Boko Haram et ses horreurs était encore circonscrit autour du lac Tchad. On en viendrait à bout dans une forêt où ils s’étaient réfugiés, disait-on. Aujourd’hui tous ces groupes armés autonomes ont fait la jonction, ils se combattent souvent entre eux pour avoir la suprématie dans la lutte quand les négociations réelles avec les États auront lieu, mais ils partagent la même vision d’un continent islamisé. Ils se renforcent, s’arment de matériels modernes, mobilisent de nouvelles recrues et mènent une guerre asymétrique basée sur la terreur et l’endoctrinement des habitants des zones qu’ils contrôlent. L’extension de la lutte se poursuit en Centrafrique, dans la Corne, maintenant au Mozambique et dans l’est du Kivu en RDC où une rébellion armée impose l’ordre salafiste dans les territoires qu’elle maîtrise. Le jihad armé marque des points de l’océan Indien à l’Atlantique. Le moment de bascule où les armées des États africains impliqués ne pourraient plus endiguer cette poussée n’est pas encore arrivé, mais cette possibilité est envisagée, elle inquiète. La panique des états-majors à la mort du maréchal-président Idriss Deby Into au Tchad suivi immédiatement de l’adoubement du fiston par l’allié français sans autre forme démocratique, montrent que la situation est grave. Le tout dernier coup de force des militaires au Mali le confirme, l’Etat malien implose. Sans la tutelle de Barkhane, l’armée malienne n’a ni la volonté, ni les capacités, ni les moyens, ni la doctrine pour mener cette guerre.   Comme une prise à revers de la ligne de front des pays en guerre, dans les États côtiers du sud (Côte d’Ivoire, Togo, Bénin), les zones septentrionales sahéliennes de leurs territoires sont travaillées par l’islam salafiste. Les coups armés et les menaces dans les villages où la propagande dans les mosquées se renforce, montrent que ces pays sont intégrés dans la vision à moyen terme du jihad militaire. Les Touarègues du Mali et du Niger, traditionnels alliés de la France, ont profité du chaos pour mener des alliances avec les katibas[1]salafistes pour tenter d’obtenir l’indépendance de l’Azawad autour des gisements d’uranium. Ils y ont cru, mais ils sont minoritaires dans leurs zones de peuplement. Le géant Nigérian reste le vieux terreau politique et armé d’où sont parties la doctrine et la tactique militaires du jihad au Sahel. La profondeur territoriale de la Mauritanie sert de refuge aux islamistes et à leurs idéologues. Plusieurs dirigeants jihadistes y vivent et des organes de propagande y sont installés. Le pays, où l’ordre islamiste règne depuis longtemps, ne connait plus d’attentats depuis 2011Les services de sécurité contrôlent les grandes familles tribales arabo-berbères jusqu’au Niger et le président Aziz au pouvoir jusqu’en 2019 aurait, selon plusieurs sources concordantes, passé des accords avec les katibas pour préserver son territoire de la violence. Si le pays a poussé à la création du G5 Sahel[2]et accueille son secrétariat général pour intégrer une organisation sous régionale de circonstance, c’est aussi pour préserver son propre équilibre interne fragilisé par la remise en cause de la domination des élites Maures minoritaires par les mosquées confrériques des quartiers populaires habités par les Harratines descendants d’esclaves et les populations noires du fleuve Sénégal. Les imams de ces mosquées radicalisent leurs prêches pour déstabiliser le régime soutenu par l’Arabie Saoudite et les émirats arabes unis. Les gouvernements des trois pays du Maghreb combattent sur leurs territoires le terrorisme islamiste, mais la montée en puissance des partis politiques islamistes (En-Nahda en Tunisie, le PJD au Maroc, le MSP en Algérie) les amène à laisser les pays sahéliens à faire face au jihad armé qui débouchera sur une extension de leur influence sur les pays à leur frontière sud. Le chaos libyen sert d’armurerie à ciel ouvert. La Turquie et la Russie avancent leurs pions. Les États-Unis développent leur technologie et leur doctrine pour les guerres à venir.

Les militaires français aiment et connaissent l’histoire. L’histoire militaire est enseignée dans les écoles d’officiers et de sous-officiers. Pour beaucoup d’entre eux, la guerre d’Algérie a été perdue à cause des hommes politiques, au moment où l’armée prenait le dessus sur le FLN. Elle est un traumatisme qui hante les officiers sortis des écoles depuis les accords d’Évian qu’ils pensent encore être une trahison. La bataille d’Alger est l’exemple d’une contre insurrection réussie. Avec l’expertise d’anciens officiers membres de l’OAS, elle a contribué à la doctrine de la guerre subversive des services secrets sud-américains contre les guérillas et tous ceux qui remettaient en cause les régimes militaires au pouvoir. Dans le cadre de l’opération Condor, des militaires Français ont formé leurs collègues au Brésil, en Argentine et au Chili durant les années les plus sauvages des dictatures. Malgré les témoignages convergents de la participation de la DST française à la coopération sécuritaire avec ces pays pendant les années de plomb, une commission d’enquête parlementaire a été refusée en 2003. Le célèbre film « La bataille d’Alger »du cinéaste italien Gillo Pontecorvo, qui montre la bataille du point de vue du FLN, a servi de référence aux mouvements subversifs en Amérique. Les méthodes de « pacification » en Algérie ont été utilisées au Cameroun de 1965 à 1973, la seule guerre coloniale gagnée par l’armée française qui permit au régime pro français de rester en place contre la guérilla en pays Bamiléké et Bassa. Les militaires perçoivent parfaitement l’impasse actuelle au Sahel et ne veulent pas perdre cette guerre. Les guerres coloniales et post coloniales continuent de nourrir l’imaginaire de beaucoup d’entre eux qui souhaitent des méthodes plus « musclées » pour en finir. Comme en Algérie, la clé de la pacification passerait par la restauration des services de base de l’Etat et des activités économiques et agricoles essentielles dans des zones circonscrites et épurées des ennemis réels et potentiels. Ceux-là, les militaires s’en occuperont, pour les autres, les milices d’auto-défense et les organisations coutumières traditionnelles, prendront le relais dans des sortes d’escadrons de la mort qui assassineront et tortureront les activistes islamistes dans les villages à « neutraliser ». Le premier volet de cette stratégie est mis en œuvre avec les vieilles recettes de l’aide au développement et les succès qu’on lui connaît. La méthodologie, les procédures, les moyens humains et financiers ne sont pas à la hauteur des enjeux et les militaires sont transformés en agent de développement, c’est sympathique, bon pour la communication de l’armée, mais inadapté aux réalités sociales. L’autre volet, celui de l’élimination ciblée d’ennemis de l’intérieur circule comme possibilité dans les ambassades et les états-majors.

La vision historique des militaires ne se limite pas à la guerre d’Algérie. On leur a enseigné que l’histoire obéit à des grands mouvements sur des périodes longues dans lesquelles les courtes existences humaines ont peu de prise. Ils n’ont jamais cru à la fin de l’histoire dans la chute de l’union soviétique et l’indépendance des dernières colonies qui marquent la fin du XXe siècle. Après la chute des deux tours de Manhattan en septembre 2001, l’histoire en Afrique serait retournée dans son ancien lit d’avant la colonisation. Pour beaucoup d’officiers et de penseurs d’extrême droite ce qui se passe en Afrique est simplement la reprise de l’extension de l’islam que les armées coloniales avaient stoppé à partir de la fin du XIXe siècle. En Côte d’Ivoire ce fut la défaite de Samory, le chef militaire Malinké qui menaçait tout le sud côtier ouest africain. La grande expansion Peuhle entamée à la fin du XVIIIe siècle fut arrêtée au Nigeria, au Niger et au Cameroun par les Anglais, les Français et les Allemands. Au Tchad l’aventure coloniale fut sauvage contre des petits sultanats qui s’enrichissaient sur la traite saharienne vers la mer Rouge. Les Belges éliminèrent les proto États esclavagistes musulmans dans le Kivu. La lutte contre la traite négrière était un argument de propagande coloniale mais elle était aussi une réalité sur le continent noir. Ces théories sur l’histoire ont le mérite d’être simples à expliquer et à comprendre. Elles produisent un discours cohérent, un prêt à penser qui légitime les méthodes coloniales auxquelles la théorie de la guerre des civilisations donne un vernis scientifique. On sait ce qu’a donné au XXe siècle, en Italie ou en Allemagne, le recours à une histoire fantasmée. Un contre discours argumenté vient sans difficulté à bout de ce néo-hégélianisme de caserne mais peu importe que les représentations et idéologies soient vraies ou fausses, elles sont toujours vraies dans leur conséquences. Le récent rapport Duclerc sur le Rwanda démontre clairement que le syndrome de Fachoda des militaires de l’entourage de François Mitterrand a contribué de manière décisive au soutien aveugle de la France à un régime génocidaire. L’historique posture obsidionale de la France vis-à-vis du monde anglo-saxon en Afrique de l’est a accompagné la mort de plusieurs centaines de milliers de Rwandais. Nos représentations induisent nos actes. C’est le cas des hommes politiques qui écoutent les militaires convaincus de la validité de ces théories simplistes. C’est encore ce qui se passe au Sahel, avec cette fois ci l’imaginaire de la reprise de la guerre contre l’expansion de l’islam au moment de la conquête coloniale. Notre armée doit déjà s’expliquer sur des frappes aériennes hasardeuses qui font des dizaines de victimes « collatérales », devra-t-elle s’expliquer un jour devant des tribunaux pour complicité de torture et d’assassinats et de suspects, voire de crimes de guerre ?

Ces imaginaires militaires valent aussi pour ce qui se passe dans notre pays. Ils dominent le débat public. L’extrême droite a gagné la guerre des idées dans l’espace public et y impose sa rhétorique. Les tribunes factieuses des officiers supérieurs dans Valeur Actuelles le montrent. L’enjeu de tous ces gens n’est pas la vérité de l’histoire mais la maîtrise dans l’opinion publique d’un discours sur le passé pour préparer les esprits à la guerre civile qu’ils attendent. Pour autant le jihad guerrier au Sahel financé par des pays étrangers, les massacres de villageois, les milliers de déplacés, les attentats sur notre territoire national, nos quartiers abandonnés par les services publics de proximité et travaillés par la propagande salafiste, sont des réalités. Il faut y mettre des mots justes et regarder les faits en face. La gravité de la situation mérite mieux qu’un historicisme de plateau télé ou la recherche de boucs émissaires. Comme dans les années 50-60 la présence de notre pays en Afrique fait face à un bouleversement historique qu’il ne maîtrise pas. Nous devons le penser, le débattre démocratiquement et trouver des réponses respectueuses de l’Etat de droit, à la hauteur des enjeux politiques et humains. Après quinze année de crises coloniales ininterrompues nous avons été à deux doigts de la guerre civile en France en 1958 et en 1961. Nos institutions de la Ve République sont nées de cette période sombre, permettront-elles à nos dirigeants de piloter en notre nom les conséquences de cette nouvelle donne mondiale ? Pas sûr.

[1]« Unité combattante » en arabe

[2]Les 5 pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) regroupés dans une structure commune chargée de coordonner la guerre anti-terroriste.

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