2019 : les hommes révoltés

En 1951 Camus écrivait L’homme révolté : une généalogie du nihilisme et de la révolte existentielle, de Prométhée à Ivan Karamazov. Il expliquait qu’il avait écrit ce livre « pour comprendre son temps ». Peut-il nous aider à interpréter notre temps, l'année 2019 qui aura vu les révoltes populaires se multiplier et la contestation de notre modèle de société se développer partout dans le monde ?

Les marches pour le climat, Beyrouth, le hirak en Algérie, Hong Kong, Caracas, Khartoum, Quito, Santiago du Chili, Port au Prince, Barcelone, les ronds-points en France, Bagdad : l’actualité de cette année 2019 sera celle de la multiplication des contestations urbaines contre la pauvreté, le déni de justice, la corruption, la fiscalité, les inégalités, l’autoritarisme, l’arrogance des nantis, le futur sans avenir. On nous dira que ces mouvements n’ont rien à voir entre eux, que leur simultanéité donne un illusoire effet de nombre, que les contextes nationaux ne sont pas les mêmes, qu’il faut analyser sereinement, prendre du recul. Bien sûr. D’ailleurs, ces esprits fins qui nous disent cela sont en général les mêmes qui nous montrent d’abord la violence des manifestants, leur manipulation par des forces obscures et la récupération par des minorités agissantes. Et pourtant depuis plusieurs années l’impuissance des sommets internationaux face aux crises environnementale et économiques, les contre-sommets des sociétés civiles et cette année la fréquence des contestations violentes, montrent surtout ce que Camus appelait « les clameurs du siècle » déjà bien entamé.

Il n’y a pas d’alternative disait Margareth Thatcher qui voyait dans la libération des dynamiques économiques, sans contrainte étatique, la clef de la croissance. La libération des initiatives individuelles, nécessairement rationnelles, ne pouvait amener que le bonheur collectif. La libre circulation des marchandises et des capitaux, la dérégulation, étaient l’alpha et l’oméga de la révolution libérale. Les normes juridiques commerciales transparentes et les marchés régleraient tous nos problèmes. Les politiques redistributives, le droit du travail, la protection sociale, la gratuité de l’enseignement, étaient de vieilles lunes. Ce qui avait été fait par l’émancipation des tutelles politiques et religieuses devait être accéléré sur le plan économique. C’était une question de cohérence. De croyance surtout : le libéralisme est un bloc. Ceux qui aujourd’hui pensent qu’il n’y a rien à faire, que l’efficience des marchés, la neutralité de la norme et les technologies sont la solution, qu’il n’y en a pas d’autres, doivent se préparer à participer aux crimes parce ce sera le règne du plus fort sans limite que sa puissance. L’immolation par le feu du jeune Tunisien en décembre 2010 parce qu’on lui avait interdit arbitrairement de placer sa charrette de légumes devant le bâtiment d’une administration prédatrice, synthétise dans cet acte tragique et ses conséquences historiques, la progression logique que Camus avait identifiée : le suicide, le meurtre, le meurtre collectif et aujourd’hui le crime de masse au nom de l’efficacité économique. Ils sont du même ordre, ils ont la même cohérence : celle d’un ordo-libéralisme nihiliste et d’une humanité qui rend les armes de la pensée devant une réalité où« terre et ciel s’anéantissent ».

Mais l’humanité est consciente, des femmes et des hommes interrogent l’absurdité du réel et se révoltent. Qui sont ces gens ? Se demanderait Camus. Ce sont celles et ceux qui ensemble disent non. Mais s’ils refusent cet ordre du monde, ils ne renoncent pas à le changer, un autre monde est possible. « La révolte est le fait de l’homme informé » disait-il. Ceux des centres urbains, déclassés, sans projet sinon celui du consumérisme, de l’ubérisation et de la débrouille néo libérale individuelle, sont informés. Par un effet de seuil, la contestation contre une taxe et c’est tout le système fiscal qui est remis en cause ; un décret sur la déterritorialisation des procès et ce sont toutes les libertés publiques qui semblent menacées. Des systèmes politiques à l’agonie, la spéculation sur les denrées alimentaires de base, la privatisation des services publics, tout est devenu volatil et peut déclencher des révoltes. Les subalternes de la mondialisation, ceux à qui des experts expliquent que c’est comme ça, qu’il n’y a pas d’alternative aux inégalités, un jour estiment cette impasse inacceptable et disent aux représentants des pouvoirs politiques et économiques : non, ça suffit ! Faisons autrement. Quel est le contenu de ce non ? S’ils le disent, soudainement, souvent dans la violence, c’est qu’ils ont conscience que les choses sont allées trop loin, qu’une alternative existe, que non, décidemment, la réalité du quotidien qu’on leur impose, fait d’incompétence institutionnalisée, d’injustices, d’inégalités, de paupérisation programmée, d’arbitraire et de contraintes, ne peut continuer ainsi.

En 1968, un peu partout dans le monde, des brèches s’étaient ouvertes dans le conservatisme des sociétés. Cinquante ans plus tard, d’autres brèches se forment et s’élargissent dans les murailles de verre des pouvoir asservis à la finance : 2019, l’humanité révoltée contre le nihilisme de ses élites.

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