Quelle paix sert le prix Nobel ?

Cette année le plus grand prix international récompensant les efforts pour la paix dans le monde, fondé par Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite a été décerné à Abiy Ahmed, le chef du gouvernement Ethiopien. Que cela signifie-t-il ?

Cette année le plus grand prix international récompensant les efforts pour la paix dans le monde, fondé par Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite (décidemment les Européens à la fin du XIXe siècle, au moment de l’expansion coloniale, en matière d’universalité, n’avaient peur de rien) a été décerné à Abiy Ahmed, le chef du gouvernement Ethiopien. Il a été récompensé pour le processus de paix qu’il a mené dès son accession au pouvoir en 2018, tambour battant, avec son voisin l’Érythrée. En 1998 à cause d’un litige frontalier issu de la colonisation, la guerre entre les deux pays avait fait près de 80 000 morts et depuis, une situation de guerre larvée persistait. Il a également libéré plusieurs centaines de prisonniers politiques. L’évolution générale en Afrique est à la chronicisation, voire la dégradation des conflits, notamment au Sahel et en Afrique Centrale. La tendance s’inverse en Afrique de l’Est : Ajoutée au retour d’un régime civil au Soudan, la paix entre l’Éthiopie et l’Érythrée est une bonne nouvelle.

Depuis 1905 le prix a été décerné à 107 personnes et 23 institutions ou ONG internationales. Abiy Ahmed est le 10eAfricain et le 16echef d’Etat ou de gouvernement en exercice à le recevoir. Le prix n’est pas toujours venu récompenser des personnalités réputées pacifiques, certaines avaient contribué à l’intensification ou au déclenchement de guerres meurtrières, on pense à Begin, Sadate, Arafat, Peres, Rabin, c’est leur pragmatisme devant un rapport de force qui a été primé. Quatre présidents américains l’ont reçu[1]pour leur volontarisme affiché à résoudre en profondeur les situations de crise. L’opportunité politique du prix était alors mise en cause : la volonté de puissance des États-Unis faisant plus souvent partie des causes d’un conflit que de sa résolution. Plusieurs titulaires sont devenus dirigeants après leur récompense et ne se sont pas ensuite révélés à la hauteur de la valeur symbolique du prix : le polonais Lech Walesa ou la Birmane Aung San Suu Kyi. En revanche la sortie de l’apartheid en Afrique du sud, la solution durable au Timor Oriental et la fin de la guerre civile au Libéria sont à mettre au crédit de Nelson Mandela et Frederik Deklerk en 1993, de José Ramos Horta en 1996 ou d’Ellen Johnson Sirleaf en 2011. Le jury d’Oslo[2]assume le fait que le prix a une dimension essentiellement politique et qu’il est difficile de faire la part dans l’évolution d’un conflit entre le rôle de personnalités individuelles et les dynamiques systémiques. C’est pourquoi depuis quinze ans la moitié des prix est revenu à des collectifs ou à des organisations internationales. La remise d’un prix à un responsable politique est un encouragement mais qui souvent ne pèse pas lourd dans la réalité d’un conflit en cours : malgré le prix du président Colombien Juan Manuel Santos en 2016 pour la signature d’un accord avec la principale guérilla armée d’une guerre civile qui dure depuis soixante ans, aujourd’hui la perspective d’une paix durable recule.

Dans ce contexte de doute sur l’utilité d’un prix Nobel de la paix, comment, dans quelques années, analysera-t-on celui remis au premier ministre Ethiopien ? Avançons trois pistes de réflexion. La première est liée à son parcours professionnel et politique. Formé aux États-Unis et en Angleterre, il est militaire, lieutenant-colonel, spécialisé dans la cyber criminalité. Il a organisé les services de renseignement de son pays et combattu dans la lutte armée contre l’ancien régime communiste qui avait renversé l’empereur Hailé Sélassié en 1974. Il a participé aux opérations de maintien de la paix au Rwanda. C’est un homme de guerre, il connait les guerres contemporaines sous toutes leurs formes, il a été formé pour cela. Il en sait aussi le coût humain, politique et économique. En homme politique rationnel et pragmatique, sur la base d’un calcul de ratio coût/bénéfice, il a opté résolument pour la paix. Pour l’instant certains bénéfices de ce choix se font encore attendre : les ports de la mer Rouge ne sont pas ouverts aux produits éthiopiens, le litige frontalier entre les deux pays n’est pas résolu et le risque d’un coup d’Etat, comme en début d’année, est toujours là.  

La seconde piste est de l’ordre de la géopolitique. Les statistiques de demandes d’asile en Europe montrent qu’en chiffres absolus, après la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan et le Nigéria, c’est d’Érythrée qu’arrivent les demandeurs d’asile politique. Le Soudan et la Somalie, deux autres pays voisins, sont juste un peu derrière. En valeur relative, ramenée à la population, l’Érythrée arrive en tête : un pays de moins de six millions d’habitants qui compte 60 000 demandeurs d’asile (dont 20 000 en Europe) et plus de 600 000 réfugiés. La rustique et très violente dictature érythréenne tient, mais le poids économique de la guerre et l’enrôlement des jeunes dans l’armée devraient diminuer et ainsi ralentir la fuite des Erythréens de leur pays. Il est certain que les pressions diplomatiques et les promesses d’aide en tout genre venant de l’Union Européenne, d’Égypte et des monarchies pétrolières, ont joué de manière convaincante dans la balance.

C’est peut-être la troisième piste de réflexion qui est, sinon la plus décisive, la plus spécifique du prix Nobel 2019. Comme le Docteur Mukwege qui a reçu le prix l’année dernière pour son engagement contre les violences sexuelles au Congo, Abiy Ahmed est pratiquant assidu d’une église pentecôtiste. Le Pentecôtisme, créé aux États-Unis en 1906 est un mouvement charismatique évangélique protestant qui se fonde sur la force du Saint Esprit, la nouvelle naissance et un esprit missionnaire. Ce mouvement est très implanté en Afrique dans les pays chrétiens, comme en Éthiopie, très vieille terre orthodoxe où les protestants représentent 19% des croyants (les orthodoxes 44% et les musulmans 30 %). Ces églises du renouveau proposent des liturgies collectives de salut individuel avec une christologie sommaire qui répond mieux aux aspirations des fidèles. Elles sont en expansion rapide sur le continent. Certains croyants, comme le prix Nobel congolais, orientent leur charisme, leur foi et leur compassion vers les victimes des désordres, et d’autres, comme cela semble être le cas d’Abiy Ahmed, se croient investi d’une mission divine qui nourrit leur vision du monde. Chez des dirigeants politiques cette caractéristique peut conduire au meilleur, comme au pire. Les deux prix Nobel successifs décernés à des fidèles de ces églises sont le signe de l’influence incontournable de ces dernières sur les sociétés africaines et leurs évolutions.

L’Éthiopie est le deuxième Etat le plus peuplé d’Afrique organisé autour d’un fédéralisme ethnique qui n’empêche pas les violences intercommunautaires. Le premier ministre y met en œuvre des politiques ultra libérales qui creusent les inégalités et les forces de l’ordre sont régulièrement accusées d’atteintes graves aux droits de l’homme. L’Éthiopie et son premier ministre dessinent l’avenir politique du continent : un régime libéral autoritaire, les libertés politiques et la démocratie restreintes, des élites étroites qui cherchent la stabilité politique pour développer l’économie d’un pays inséré dans la mondialisation via des industries extractives, des cultures de rente, des niches industrielles et agricoles rentables (textile spécialisé, horticulture), une main d’œuvre sous payée et le tourisme culturel des classes moyennes européennes. Le prix Nobel de la paix donné au dirigeant Ethiopien est aussi la reconnaissance internationale de ce modèle de développement porté par la Banque Mondiale.

 

 

 

[1]Théodore Roosevelt en 1905, Wodorow Wilson en 1919, Jimmy Carter en 2002 et Barack Obama en 2009.

[2]Le prix Nobel de la Paix est décerné à Oslo et pas Stockholm comme pour les autres. 

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