Les intellectuels contre la dérive sécuritaire du régime Macron ?

Après avoir désarticulé les libertés publiques, cassé à coup de marteau le droit du travail, abimé le droit d’asile, le voilà qui commence à arracher les pages de la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

Depuis son arrivée au pouvoir, notre président empile les lois libérales-autoritaires. En 2017, on espérait qu’il s’arrêterait après avoir intégré l’état d’urgence dans le droit commun. On pensait qu’il se serait calmé en 2019 après la loi anticasseur élargissant encore le champ des autorités administratives pour restreindre les libertés individuelles hors du contrôle du juge. Non, après avoir désarticulé les libertés publiques, cassé à coup de marteau le droit du travail, abimé le droit d’asile, le voilà qui commence à arracher les pages de la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

Le comportement hyperactif est un degré inhabituel d'agitation motrice qui interrompt l'attention et la concentration de l'enfant et gêne son aptitude à effectuer des travaux structurés. C’est exactement ce qui arrive à notre président. Sa jeunesse pouvait être un atout en 2017 mais ses réparties puériles, sa propension à intervenir sur tous les sujets et même sa diplomatie de posture, montrent une présidence infantile fonctionnant à l’émotion. Personne ne semble pouvoir lui dire avec suffisamment d’autorité : « Bon maintenant ça suffit, tu arrêtes ! ». Il est au sommet du jeu de cube des institutions de la Ve République, le parlement fonctionne comme une nounou dépassée par le turbulent prodige qui dirige le quotidien des Français au travers d’un comité de défense composé en majorité de soldats de plomb. Si nous ne manquons pas d’intellectuels ou d’anciens hommes d’Etat, aucun n’arrive à prendre position avec suffisamment d’autorité morale pour se faire entendre par le président dans son parc élyséen où l’a rejoint son ami Darmanin. Pas sûr que l’appel d’une trentaine d’intellectuels qui avaient voté pour lui en 2017 lui demandant de renoncer à la loi dite de sécurité globale, influe sur notre remuant président. Pourtant parmi les signataires on trouve le disciple de Paul Ricoeur, Olivier Abel qui avait expliqué en 2017 dans La Croix qu’il voterait Macron au nom de la pensée du philosophe, de l’anti machiavélisme du candidat et du refus de ce dernier de jouer sur les peurs et les ressentiments. François Mauriac s’adressant aux hommes politiques leur disait « La vengeance déguisée en justice, c'est notre plus affreuse grimace.  Vous cédez trop au sentiment. Les partis pris politiques se payent au prix fort à certaines époques ».C’est le cas aujourd’hui.

Le célèbre bloc-notes de l’écrivain catholique dans le Nouvel Observateur puis dans le Figaro vient d’être réédité[1]. C’était un moraliste avec une redoutable plume de polémiste qui s’engagea très tôt contre la politique des gouvernements français en Algérie, notamment la torture que l’état d’urgence d’avril 1955 suivi un an plus tard des pleins pouvoirs à l’armée permit d’appliquer à grande échelle. Il écrivait le 20 août 1955 : « Un grand esprit politique, s'il n'a pas de coeur, doit agir parfois comme s'il en avait. Et s'il est dépourvu de principes, il doit, par habileté, se mettre à la place de ceux qui en ont et agir comme eux ».Il raillait ainsi les hommes politiques qui perdaient peu à peu le cap des libertés publiques en laissant les militaires prendre la main sur la conduite de la politique algérienne. Il faut croire que l’absence de grands esprits politiques nous concerne encore quand on voit les deux ministres de l’intérieur successifs de la présidence Macron sous-traiter la politique sécuritaire du pays à deux syndicats de police. C’était perceptible sous Castaner, c’est maintenant clair avec Darmanin et la loi dite de sécurité globale : l’usage disproportionné de la violence par la police continuera en dehors de la vigilance des caméras des journalistes et des témoins. Castaner était le porte-voix des groupes de pression policiers, Darmanin est le maître d’œuvre. Emmanuel Macron venu d’un centre gauche social libéral n’a finalement pas beaucoup de principes et se pense habile en copiant sa politique sécuritaire dans le dos d’une extrême droite illibérale qu’il prétend combattre. Comme un enfant qui de discours en discours nie la réalité de sa tricherie, il s’enfonce dans son mensonge que dévoilent ses actes depuis bientôt quatre ans.   

On a vu un Darmanin sur les plateaux télé et à l’Assemblée Nationale, bravache, insolent, tenter de cacher la faute politique qu’il s’apprête à commettre contre la liberté d’expression par une explication oiseuse de mauvais élève de la démocratie planqué près du radiateur de l’école de police. Trois mois après les pleins pouvoirs donnés aux militaires en Algérie par le gouvernement socialiste de Guy Mollet, François Mauriac écrivait dans son bloc-notes du 8 juin 1956 :« Le langage politique, menteur par essence, est candide dans le mensonge : pourquoi chercherait-il à se rendre croyable ? Ceux qu'il dupe souhaitent de l'être et il n'y a pas à raffiner sur les bourdes qu'ils sont résolus d'avance à avaler ».  

Les démissions morales des hommes politiques sous la IVe République ouvrirent la voie au préfet de police de Paris Maurice Papon qui donna carte blanche aux ratonades policières. On dénombra entre 150 et 200 victimes à Paris le 17 octobre 1961. Le 23 novembre dernier au pied de la statue de la République, l’expulsion des migrants ordonnée par le Préfet Lallement sans respect de la dignité humaine n’a pas tué, elle a simplement humilié. Elle sonne comme une répétition générale avant l’arrivée au pouvoir d’une extrême droite pour laquelle les policiers votent en majorité[2]. Notre président « disrupteur » qui se pique de haute culture chrétienne a-t-il soufflé goguenard à l’oreille du préfet de police cette féroce phrase de Mauriac se moquant de l’inculture de l’extrême droite : « Aime et fais ce que tu veux. Qu'y a-t-il à ajouter à cette consigne de saint Augustin, ce bougnoule ? »

L’indulgence des intellectuels pour Emmanuel Macron, candidat puis président, s’effrite. On se souvient du consternant spectacle du 19 mars 2019 quand une centaine d’universitaires avaient été conviés à discuter dans le salon doré de l’Élysée avec le petit surdoué qui leur prit 40% du temps de parole. A l’époque très peu refusèrent l’exercice. Il fallut attendre six heures, alors que les trois quart des invités étaient partis se coucher, pour entendre un premier doute sur la politique du président. Avec du recul on ne comprend pas cette complaisance, cette « indulgence qui est passée dans les mœurs des Français, depuis tant d'années qu'ils vont de catastrophe en catastrophe, nous devrions nous rendre compte, enfin, de ce qu'il nous en coûte. Il est temps et il est grand temps », écrivait François Mauriac dans son bloc-notes du 28 septembre 1956.

Quand la France aura basculé dans un régime illibéral, tournant le dos à la démocratie parlementaire, reniant sa tradition universaliste, combien de journalistes, d’intellectuels et d’universitaires écriront lucidement, comme le fit Mauriac à propos des ratonades du 17 octobre 1961 « Pourquoi me suis-je tu ?  Je me sens recru et saoulé d’une telle horreur... C’est bien d’une guerre raciale qu’il s’agit. » 

 

 

 

[1]François Mauriac, Le bloc-notes. Tome 1, 1952-1962. Tome 2, 1963-1970. Robert Laffont, collection « Bouquins » septembre 2020.

 

[2]Enquête électorale française Sciences-Po Cevipof 2017

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