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Billet de blog 27 nov. 2021

Pierre André Taguieff ou l’anthropologie du procès d’intention

Selon Pierre André Taguieff, toute théorie à combattre l’est moins pour ce qu’elle pense que par la manière dont elle est dite. Les mots cachent toujours une intention non dite. Pierre André Taguieff se projette dans ses adversaires, classique.

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Même si l’on sait de quoi l’enfer est pavé, a priori, l’intention de Pierre André Taguieff au début de sa carrière d’historien des idées était bonne : ne faisons pas de procès d’intention aux idées que nous combattons. Lisons et écoutons ce que les intellectuels d’en face produisent pour mieux les critiquer. A posteriori, quarante années plus tard, c’est moins sûr. Dans les années soixante-dix, dans le contexte des indépendances, de la guerre froide, des luttes pour les droits civiques et du tiers-mondisme, le structuralisme, les théories de la déconstruction du langage et les déclinaisons du marxisme dominaient les sciences humaines dans les universités françaises. L’ambiance était à l’universalisme des luttes contre l’impérialisme américain, on dirait plutôt aujourd’hui à une sorte de mondialisation des résistances au libéralisme prédateur. La France de Sartre et de Foucault exportait ses intellectuels aux Etat Unis : Derrida, Lyotard ou Deleuze.

Aujourd’hui directeur de recherche au CNRS et chef de file éclairé des intellectuels, politiques, chroniqueurs, essayistes qui ferraillent contre la pensée décoloniale, Pierre André Taguieff est le produit de cette matrice intellectuelle. Il en est pétri, tout comme les penseurs de la post modernité occidentale qu’il combat continument de livres en essais controversés, d’articles en interviews polémiques. Militant très tôt contre le racisme au MRAP, à la LICRA et à la Ligue des droits de l’homme, il a orienté ses travaux sur la critique du racisme et il est devenu l’une des références intellectuelles pour combattre ce dernier. Il exerce depuis vingt ans une sorte de magistère de la pensée dans l’espace public sur tous les débats qui touchent au vouloir vivre ensemble des Français : le racisme, l’antiracisme, l’anti sémitisme, la judéo-phobie, l’islamophobie, la laïcité, le complotisme, l’antisionisme, le genrisme, l’homophobie, le populisme, etc. Le champ ne manque pas de néologismes en « isme » et produit en permanence de nouvelles notions, catégories ou « idéal-types » pour reprendre le vocabulaire wébérien qui a nourri Pierre André Taguieff. Comme dans les amphis de la Sorbonne et de Nanterre en 68, l’ajout des préfixes crypto, post, pseudo ou proto, élève un concept au rang de vérité révélée. Élève de Deleuze, il est lui aussi un grand créateur de concepts, qu’il balance avec gourmandise dans le landerneau mediatico-intellectuel : islamo-gauchisme, méliorisme, pseudo-antiracisme, néo-populisme, racialisme. Selon lui toute théorie à combattre l’est moins pour ce qu’elle pense que par la manière dont elle est dite. Les mots cachent toujours une intention non dite. Pierre André Taguieff se projette dans ses adversaires, classique. Ses mots sont d’abord une rhétorique pour délégitimer le contradicteur qu’il s’est construit. On l’imagine concocter de nouvelles catégories de pensées pour son prochain essai : l’anti-grand-remplacementisme qui ne serait qu’un grand-remplacementisme post marxiste ou même le post wokisme qui ne serait qu’un néo moralisme boboïste voire un crypto stalinisme urbain. Disons qu’il en fait beaucoup, pour ne pas dire un peu trop, pour nous convaincre de sa dernière thèse : l’anti racisme contemporain est un racisme anti Blanc. Oui, probablement chez certains acteurs associatifs dans les mouvements sociaux et quelques universitaires idéologisés, sans aucun doute, et alors ? La belle affaire.

Très vite, il a construit sa notoriété en se frottant intellectuellement avec la pensée d’une « Nouvelle droite » qui émergeait contre la pensée dominante de l’Université des années quatre-vingt, en faisant de l’identité la porte d’entrée pour comprendre nos société. Alain de Benoist le chef de file de cette école, revendiquait le marxisme d’Antonio Gramsci qui faisait de la culture et des idées le terrain de conquête de l’électorat populaire pour accéder au pouvoir. Le nazisme et la Collaboration avaient discrédité pour un moment les approches identitaires, elles entraient à nouveau dans le débat public, elles sont aujourd’hui centrales. A l’époque certains reprochèrent à Pierre André Taguieff de les promouvoir en dialoguant avec elles. Ils avaient raison. L’identité est maintenant la principale clef d’analyse des situations contemporaines dans les médias et sur les réseaux sociaux. Elle a l’avantage d’être d’un bon rendement journalistique pour cliver les débats politiques et sociétaux sur les plateaux télé entre amis et ennemis. En tête de gondole sur les tréteaux des journaux d’information en continu, l’identité française, laïque, européenne ou occidentale, contre toutes les autres et le binaire eux et nous, sont des bons produits d’appel à trois francs six sous pour intéresser le chaland qui s’ennuie sur son canapé dominical ou qui surfe sur le web. Les yeux rivés sur leurs comptes financiers, les propriétaires de ces médias mesurent la qualité de leur investissement à l’aune de l’audience. Zemmour c’est le grossiste bas de gamme qui va chercher ses produits label « élevé sous la mère patrie » en bord-champ des petits producteurs fascistes, Taguieff le détaillant haut de gamme passé par la légitimation universitaire.

Sa thèse mérite toutefois d’être regardée parcequ’elle doit être, elle aussi, déconstruite pour ce qu’elle est : un brouet idéologique à la sauce phénoménologique pour discréditer des représentations sociales portées par des gens qui sentent que le principe d’égalité de notre République n’a jamais été pour eux et ne le sera jamais. Ils le sentaient dans la soumission, il le font désormais de manière militante, vindicative, violente dans les mots et dans les actes parfois. Surtout, ils conceptualisent à leur tour l’identité, elle est aussi leur arme pour le dire et ça Pierre André Taguieff ne le permet pas, c’est son combat. Depuis cinquante ans qu’il bataille sur le terrain des idéologies, il est harnaché, botté, casqué. Les passoires qui entrent en guerre contre les couscoussiers.

Le titre de l’ouvrage de Pierre André Taguieff paru en 2020[1]L’imposture décoloniale sous-titrée« Science imaginaire et pseudo-antiracisme », montre qu’il s’agit plus d’un pamphlet que d’un travail universitaire. Les néologismes et les adjectifs dépréciatifs de toute idée envisageant la cause d’une discrimination sociale dans l’histoire coloniale, abondent : « l’utopie décoloniale subalterniste(p. 77) », « le néo féminisme misandre (p.18) », « l’ethno centrisme misérabiliste (p 278) », « les anti racistes leucophobes (p 284) ». Tout le livre est une litanie d’arguments d’autorité et le lecteur honnête qui veut comprendre de quoi il retourne, doit avoir une sacrée dose de patience et de bonne volonté intellectuelle pour en achever la lecture. On ne peut pas nier qu’il a travaillé son sujet, il a traqué dans toute la littérature universitaire française et anglo-saxonne les preuves que l’anti racisme contemporain est un racisme anti Blanc, le thème unique du livre, décliné jusqu’à la lie dans toutes ses variations idéologiques. A la fin on en peut plus. A ses yeux tous les propos des leaders associatifs dans la mouvance décoloniale sont des témoignages de ce qu’il avance. Les notes de bas de page qui renvoient aux textes qu’il cite, commencent souvent en haut de la page de lecture.

La réduction phénoménologique qu’il revendique pour asseoir son propos, s’intéresse uniquement à ce qui se dit du sujet qu’il veut appréhender, un peu comme si pour comprendre la cuisson des pommes de terre qui seront moulinées dans sa passoire, il se concentrait uniquement sur l’écume de l’ébullition. A aucun moment, il nous explique quelle est la proportion des travaux en sciences humaines qui s’intéressent à la question, ce que représente réellement le mouvement décolonial dans les mouvements sociaux qui luttent pour la justice sociale. En dehors des travaux universitaires, l’information grand public et les réseaux sociaux sont son seul champ de recherche, occultant la réalité du terrain des contestations sociales. La massivité des études qu’il cite fait croire que le racisme anti Blanc est un fait social total pour reprendre le concept de Marcel Mauss à l’origine de l’anthropologie moderne. Son anthropologie n’est plus basée sur les faits bruts mais sur l’intention qu’il décèle dans le discours de l’autre. Les cartes des discriminations sociales qui recoupent les cartes sanitaires, les cartes de l’habitat insalubre, les cartes de la délinquance, des écarts de revenus, des origines de peuplement, lui sont inconnues. Les chiffres de la population carcérale sont absents de ses analyses. Les statistiques sur le contrôle au faciès n’existent simplement pas. Le réel n’existe pas, pour un scientifique, c’est ennuyeux.

On ne va pas lui faire de procès d’intention, son ressentiment compulsif sur le racisme des autres est probablement honnête et il le pense scientifiquement fondé. Le résultat de toute cette agitation éditoriale c’est que la question des inégalités est évacuée du débat politique, que les questions de justice sociale articulées avec la transition écologique sont inaudibles, et que le choix de notre modèle de société n’est pas mis en débat. Comme Julien Benda l’avait dénoncé à propos de la responsabilité des intellectuels d’avant-guerre qui avaient préparé la catastrophe, celle de Pierre André Taguieff sera totale dans celle qui se profile.

[1]Pierre André Taguieff. Science imaginaire et pseudo-antiracisme. Éditions de l’observatoire. Paris 2020

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