Migrants africains: la triple peine

Le 18 décembre on célébrait la journée internationale des migrants. Tous ces jeunes fuient simplement le désespoir de ne pas accéder au droit à la citoyenneté, à l’éducation, à la santé, à la culture, à l’eau, à des élections libres et transparentes ou à un environnement sain que leurs dirigeants sont incapables de mettre en oeuvre.

Dans une grande capitale côtière au sud du Sahara, il y a peu, à l’occasion de l’inauguration d’un petit centre culturel de quartier, on a vu un ambassadeur de l’Union européenne, décontracté, à la cool, assis sur une cube bleu étoilé jaune, au milieu d’enfants rigolards, leur expliquant en mode « je suis votre tonton »que ce n’est pas bien de tenter la migration vers l’Europe, que lui, il savait qu’avec un peu d’argent, plutôt que partir sur les routes mortelles du sahel, du désert et de la méditerranée, il ouvrirait un petit commerce, il investirait dans une activité génératrice de revenus, poursuivrait ses études. Les gamins pensent alors que le spectacle de clowns a débuté et lui communique sur ce qu’il pense être les valeurs européennes. Il a probablement oublié que la veille, le directeur d’une agence européenne, Frontex, chargée de contrôler les frontières extérieures de l’Europe, devait expliquer en quoi tirer avec des balles en caoutchouc compact sur des canots de migrants pour les refouler vers les côtes turques, au mépris du droit de la mer, contribuait à la promotion des valeurs européennes.

La même semaine, plus à l’ouest dans une autre capitale africaine face à l’océan atlantique, la justice condamnait lourdement à de la prison ferme trois pères de familles que la pêche fait vivre juste au-dessus du seuil de pauvreté. Ils sont punis pour avoir payé chacun 400 euros l’embarquement de leurs fils, assis, tassés côte à côte, sur des pirogues en partance pour les Canaries espagnoles 800 Km au nord. Leur délit ? l’imprudence d’avoir cru qu’une vie meilleure était possible en Europe. On a retrouvé, dérivant, un seul des trois corps noyés. Il y en eut plus de 60 cette semaine-là. Au même moment l’accès des eaux sénégalaises aux chalutiers européens était ratifié par le parlement européen.

Paul Ricoeur, peu après la chute du mur de Berlin, disait :« Pour comprendre ce qui se passe à l'Est, je rappellerai ce que me disaient les Tchèques. Leur souci n'était pas de savoir quel était le meilleur régime économique, mais d'abord de sortir de la peur et du mensonge ». Aujourd’hui, il se passe la même chose en Afrique : le souci de la majorité des migrants n’est pas de savoir quelle est la meilleure politique monétaire ou la meilleure constitution. Ils veulent d’abord sortir de la peur et du mensonge. Ils veulent traverser la méditerranée pour accéder à leurs droits, comme le firent les Allemands de l’Est à travers la Hongrie à l’été 1989. A l’époque un vieux mur se lézardait, aujourd’hui des murs de barbelés s’étendent de Gibraltar au Bosphore et des gardes côtes financés par l’Europe patrouillent depuis les côtes sénégalaises à la mer Égée.

Comme une sorte de lutte sénégalaise à l’échelle de l’Afrique sub-saharienne, les luttes contre beaucoup de sujets scandent les discours officiels : lutte contre la pauvreté, lutte contre l’excision, les mariages précoces, les feux de brousse, le paludisme, la consommation de viande sauvage, la défécation à l’air libre…Autant de slogans placardés dans les rues des villes que de politiques publiques initiées et payées par les partenaires internationaux. Les discours sur la lutte contre l’émigration clandestine sont la grande affaire des délégations de l’Union européenne en Afrique. L’endiguement des migrants depuis les eaux territoriales des pays côtiers africains, c’est la grande affaire de l’agence Frontex rattachée au commissaire européen chargé de « promouvoir le mode de vie européen ».Une division du travail comme celle de deux policiers qui se partagent les rôles pour faire avouer un criminel : la persuasion et la culpabilisation au sud des frontières africaines, la violence au nord. Il y a un an la première dénomination du Commissariat chargé de « défendre le mode de vie européen »avait soulevé un tollé. L’intitulé a été modifié mais le contenu n’a pas changé. « Qu’importe le flacon tant qu’il y a l’ivresse », disait le jeune Alfred de Musset, un enfant du XIXe siècle. Combien d’enfants de notre siècle, ivres d’un rêve impossible et banal où leurs droits seraient respectés, à la poursuite de leur inaccessible et simple étoile, sont morts dans la traversée du désert et en méditerranée ? La barre des 20 000 migrants noyés en Méditerranée a été franchie en 2020.

Tous ces jeunes veulent simplement accéder à leurs droits fondamentauxpolitiques, civils, économiques, sociaux, culturels, inscrits dans les textes internationaux depuis la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 que les politiques de leurs pays sont incapables de mettre en œuvre. L’article 13 consacre le droit de « quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays».  Ils fuient le désespoir de ne pas accéder au droit à la citoyenneté, à l’éducation, à la santé, à la culture, à l’eau, à des élections libres et transparentes ou à un environnement sain. Au petit matin du 8 janvier 2020 à Roissy Charles De gaulle dans le train d’atterrissage d’un Airbus parti d’Abidjan la veille, on découvrait le corps sans vie d’un adolescent ivoirien, Laurent Barthélémy, mort de froid au milieu des étoiles. Il était élève de 4edans un collège du quartier de Yopougon où il étudiait avec 115 autres élèves dans la même classe pendant que les ministres se soignent et envoient leurs enfants étudier en Europe.

En face de cette réalité de l’inaccessibilité des droits, organisée par les dirigeants africains, un ambassadeur de l’UE oublie de prononcer les mots « droits culturels » et fait la morale aux jeunes africains. La justice africaine condamne les familles à une triple peine : le déni des droits, la prison et la perte d’un enfant, pendant que le budget de Frontex passe de 19 millions en 2006 à 460 millions en 2020. « De quoi s’agit-il, en effet, sinon d’arracher la langue aux imbéciles, aux redoutables et définitifs idiots de ce siècle ? » criait l’imprécateur Léon Bloy contre les injustices de son siècle. Parvenir enfinau silence des démagogues et des experts en migration, quel rêve !

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