Trump : l'histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur

Au tiers de la présidence Trump, une sorte d’effroi nous saisit devant le chaos vers lequel il nous emmène.

Au tiers de la présidence Trump, une sorte d’effroi, d’effarement et de sidération nous saisit devant le chaos vers lequel il nous emmène. En dix-huit mois il a balayé l’accord climat, lancé la guerre douanière avec la Chine et l’Europe, rouvert la spéculation financière hors sol, accéléré l’exploitation des énergies fossiles, exacerbé le conflit israélo/palestinien, déstabilisé en profondeur les équilibres au Moyen Orient, envisagé une guerre nucléaire avec la Corée du Nord et injurié la moitié de la planète. Son entourage le traite d’idiot, on le sait misogyne, suprématiste blanc, impulsif, grossier, d’accord avec le dernier qui lui parle. Encore trente mois à attendre aux informations matinales quotidiennes les dernières énormités du dirigeant de la première puissance du monde. Cette présidence semble être cette « histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureurs…[1] ». On nous a expliqué que les institutions américaines des « check and balance », comme des digues face à une mer déchaînée, contiendraient les folles initiatives du président. En interne, peut-être : sur la question des migrants il a un peu composé, sur l’abolition de l’Obama Care, il a un peu reculé, les enquêtes sur ses frasques sexuelles et sur l’influence russe dans son élection ne sont pas encore complètement ensablées. Ses déclarations grotesques sur le deuxième amendement de la constitution protégeant la liberté du port d’armes n’empêchent pas une mobilisation générationnelle qui fait bouger les lignes. Dans le domaine international, au contraire, il n’a aucune retenue. Rien ni personne ne peut s’opposer à son hubris. Son équipe diplomatique se réduit peu à peu à une poignée de réactionnaires va-t’en guerre. Chaque jour qui passe voit la course à l’abîme se préciser. Le monde tiendra-t-il sans déflagration majeure avant la fin de cette présidence infernale ?

Les errements de Trump résistent à notre entendement. La fameuse tirade de Macbeth qui se termine par « …et qui ne signifie rien », nous dit d’abord que le monde de Trump n’est pas raisonnable et que notre raison est comme étrangère à son monde. Il nie le changement climatique, il ne raisonne que dans le rapport de force brut, il ment. Son monde est absurde. En référence à Macbeth, William Faulkner a écrit en 1928 Le bruit et la fureur. Il y montre les désordres psychologiques de personnages tourmentés dans une famille déclassée du Sud des États-Unis du début du XXe siècle. Ce roman où les protagonistes nous livrent leurs mornes pensées, est celui de la dégénérescence de cette région où les massacres d’indiens, l’esclavage, la guerre de sécession, l’apartheid, le Klu Klux Klan, la grande dépression, la malbouffe industrielle, la pauvreté, y ont lessivé le terreau anthropologique et où Trump qui nous tweete ses extravagantes pensées quotidiennes, y a réalisé ses meilleurs scores.

 Hélas Trump n’est pas « ce pauvre acteur qui se pavane et s’agite une heure sur scène et qu’ensuite on entend plus[2] »,il est d’abord le symptôme de dérèglements bien plus profonds et tout aussi absurdes auxquels nos attentes humaines se confrontent et qui montrent un réel qui nous résiste. Une absurdité du monde qu’il faut reconnaître mais à laquelle, avec Camus, il ne faut pas se résigner. Camus que l’on peut paraphraser et actualiser sans mal. Il y a des crimes collectifs de guerre et des crimes collectifs économiques. Nos institutions internationales n’arrivent pas à les distinguer. Nous sommes au temps des crimes parce qu’il n’y a pas d’autre alternative. Nos criminels ne sont plus ces chefs de guerre incontrôlés qui invoquent l’excuse de l’idéologie ou de la nation. Ils sont légitimes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est le développement économique qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges. Hitler, Staline, Pol Pot, Bachar El Assad, Milosevic, tueraient la terre entière pour imposer leur volonté de puissance ou la justesse de leurs visions, mais ils n’auraient pas l’idée de dire que leurs crimes sont raisonnables ou nécessaires pour la croissance économique. Cela suppose la force de la conviction. La force de l’idéologie assumée se raréfiant, le meurtre de masse pour une vision reste encore exceptionnel et garde alors son air d’effraction. Mais à partir du moment où, faute d’idéologie, on court se donner une raison de réalisme, dès l’instant ou le crime se justifie par l’absence d’alternative, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme. Il était de masse comme les hurlements dans les camps de la mort, le voilà universel comme les mornes bilans des techniques financières.

 

[1]William Shakespeare Macbeth. Acte V scène 5

[2]idem

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