Les nouveaux Deschiens

Il semble que les Deschiens, arrêtés au moment de la singulière victoire de Chirac contre Le Pen, ont non seulement structuré la pensée sociale d’une bonne partie des électeurs de Macron en 2017, mais qu’ils ont inspiré celui-ci pour son dernier casting gouvernemental.

On se souvient des portraits déjantés que les Deschiens nous proposaient tous les soirs sur Canal + de 1993 à 2002. Une diagonale décalée de la France d’en bas, de la Sarthe au Béthunois en passant par la Normandie. On a reproché à la série de permettre aux Bobos de se lâcher en se moquant des pauvres. Cette critique a du sens mais la série était aussi le reflet d’une liberté de ton qui ne serait plus envisageable aujourd’hui. Atmed Banania le souffre-douleur des fromageries Morel, les vieilles petites bourgeoises grotesques de province, les mères indignes, les moqueries d’un handicap visuel : une galerie de caractères, de personnages parodiques de la France profonde, comme une sorte de matrice caricaturale à Gilets Jaunes, impossible à produire aujourd’hui. On a attribué à la série la défaite de Lionel Jospin en 2002 à l’inverse de 1995 quand la victoire de Chirac l’avait été aux Guignols de l’info. On peut supposer que Les Deschiens ont occupé une partie des soirées picardes du jeune Emmanuel Macron quand il ne lisait pas Les mémoires d’Hadrien chez sa grand-mère. Les sans dents à force de Gibolin, les gens qui ne sont rien à la gare de Béthune et ceux qui ne traversent pas le boulevard de la République à La Flèche pour trouver du boulot, ont pu construire son imaginaire social comme celui de ses condisciples du grand collège bourgeois d’Amiens. Il semble en être resté là quand François Rufin les met en scène pour déstabiliser la gouvernance du groupe LVMH. Le jaune des gilets des ronds-points d’Amiens de l’hiver 2018, entre alors en résonnance avec la couleur du maillot que Poulidor a loupé de peu à l’étape d’Amiens en 1964 et celle de l’étiquette du prestigieux champagne Veuve Clicquot mis à l’honneur lors du 140eanniversaire du groupe LVMH en 2017. 

Les acteurs de la série culte continuent leurs carrières au théâtre. Yolande Moreau joue dans des beaux films, François Morel lit des chroniques pugnaces sur France Inter et au détour de séries ou de films on croise Olivier Saladin, Philippe Duquesne ou Bruno Lochet dans des seconds rôles de qualité. Il semble que les Deschiens arrêtés au moment de la singulière victoire de Chirac contre Le Pen ont non seulement structuré la pensée sociale d’une bonne partie des électeurs de Macron en 2017, mais qu’ils ont inspiré celui-ci pour son dernier casting gouvernemental. A-t-il lu Guy Debord qui disait : « le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n'exprime finalement que son désir de dormir[1] ».On a vu des députés s’assoupir pendant le long discours de politique générale du nouveau premier ministre. La proximité, les territoires, reviennent comme des mantras dans tous ses propos. Après tout pourquoi ne pas en rire, comme on sait si bien le faire quand il s’agit du peuple. Lâchons-nous encore une fois. « Qu’as-tu donc dans ton panier ? Des fromages, des fromages. Qu’as-tu donc dans ton panier ? Des fromages de chez Castex ».De la Chafouette pyrénéenne à la politique fiscale inégalitaire et du Michachon de brebis du Gers élevée en réacteur pressurisé européen (EPR). « 3615 qui n’en veut : Bonjour mon Gérard Darmanin, comment t’appelles-tu ? Euh…Gérald, Gérald Darmanin, avec un l, c’est pas Gérard. Ouais...c’est ça et qu’est-ce que tu veux faire comme métier ? Euh… Miniss, Miniss de l’intérieur. C’est bien ça, t’as de l’ambition mon gars Gérard, pourquoi ? Pour taper su’ les gens. T’as pas violé quéqu’un au moins ? Ah non, hein ! J’ai donné des faveurs sexuelles, c’est pas pareil ! C’est pas pareil ! C’est vrai mon Gérard, c’est pas pareil. Non… Gérald, Gérard, c’est pas pareil comme nom. Ouais c’est ça, tais-toi maintenant, non mais ».Le 3615 Ulla de ce bon vieux Minitel rose vintage années 80 qui a bâti la fortune d’un certain milliardaire, soutien financier de la première heure d’Emmanuel Macron. On sent que les purges budgétaires au Gibolin européen, suspendues un moment pour cause de crise sanitaire, vont nous être administrées sous une forme plus veloutée avec des idéologies issues des terroirs sous ordonnances de proximité. « Le p’tit Éric Dupont Moretti, il est vilain, vraiment il est laid, mais, ah la la, qu’est-ce qu’il imite bien Johnny. Les portes du pénitencier surtout.Et puis avec Rosy et ses Grosses têtes en tête de gondole méthode champenoise au Lidl du rond-point d’Hénin Beaumont, on a ri, mais qu’est-ce qu’on a ri. Non ! J’veux pus êtr’miniss, j’veux pus ! Qu’elle disait avec sa bouche en cul de poule, non j’veux pus. Ha, ha, hilarant. Hein, Gabriel Attal qu’on a bien ri à la galerie marchande avec tata Rosy ? Viens Gaby faire bécot à parrain Castex et tata Zabou Borne. Nan ! Pas tata Zabou, elle pique ! Te va faire bécot à tata et pi ch’est toute, tiens ! Paf chu’t’iête. ». Ce sont les bouffonneries de Monsieur Jourdain recevant l’envoyé du Grand Turc dans le Bourgeois gentilhomme que François Morel a joué magistralement au Théâtre de la Porte Saint Martin en 2012. On regrette déjà le bégaiement, les onomatopées et l’expression confuse de tata Murielle tout comme les cols pelle à tarte à fleurs, ouverts sur la chainette en or de l’ancien kéké à l’Intérieur. « Et pi comment qu’elle était fouffetée ch’t’Africaine, qu’ess qu’on a ri ! »

Pour Guy Debord, le spectacle c’était la société elle-même dans son ensemble mais aussi en même temps une partie de la culture et surtout le langage officiel de l’effacement d’une pensée politique collective. « Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes médiatisé par des images[2] ».Devant un tel spectacle de l’impossibilité d’une autre politique, peut-on encore espérer qu’il n’est pas le mauvais rêve qui annonce le cauchemar du Front National et qu’il pourrait exprimer le désir de nous réveiller ?« Z‘avez qu’à essayer la dictature, M’sieur Saladin, et toc ! ». Les tentures du salon doré présidentiel tombent sur l’écran du téléviseur sur fond de Marseillaise jouée par une mauvaise fanfare de village et Nemo le labrador de l’Élysée vient lever la patte au milieu de la scène en attendant le prochain épisode.

 

[1]Guy Debord.La Société du spectacle. éd. Gallimard, 1967, coll. « Quarto », 2006.

[2]Op. cit.

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