Chirac: l’homme qui parlait à l’oreille de l’Afrique

Oui, il aimait les Africains, surtout leurs dirigeants, moins humanistes que lui apparemment, et leur argent. Un masque Baoulé dans un bureau de l’Élysée et un peu de lucidité crépusculaire, ne font pas un grand homme d’Etat.

Il aimait l’Afrique et les Africains, chantait le 26 septembre dernier Radio France Internationale, écoutée par des millions de personnes en Afrique francophone. A partir du lendemain, les réactions de la rue africaine dans les micros-trottoirs étaient beaucoup moins unanimes et le ton de la radio a évolué.  Le jour de la mort de Jacques Chirac l’auteur de ces lignes qui habite Abidjan, a ressenti un vrai malaise en écoutant sur cette radio Henri Konan Bédié, successeur d’Houphouët Boigny en Côte d’Ivoire, Denis Sassou Nguesso, président du Congo Brazzaville ou un ancien responsable des services secrets de Mobutu témoigner avec des trémolos dans la voix de l’humanisme et de l’amour de l’Afrique, du Président Chirac. Oui, il aimait les Africains, surtout leurs dirigeants, moins humanistes que lui apparemment, et leur argent. Pour ce qui est des autres Africains, son humanisme n’allait pas au-delà des bains de foule dans les capitales africaines qu’il traversait au pas de charge et ne concernait pas les Africains qui habitaient en France :  « (…) des musulmans et des Noirs […] Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d’or (…) qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur, eh bien le travailleur français sur le palier, il devient fou. (…) Et ce n'est pas être raciste que de dire cela. (…) il faut enfin ouvrir le grand débat (...) qui est un vrai débat moral, pour savoir s'il est naturel que les étrangers puissent bénéficier, au même titre que les Français, d'une solidarité nationale à laquelle ils ne participent pas puisqu'ils ne paient pas d'impôt » ![1]

On rétorquera qu’on ne peut juger un homme sur un discours. C’est vrai. Il a aussi théorisé la démocratie tropicale qui n’en est pas une, le multipartisme qui n’est pas adapté à l’Afrique et expliqué qu’il fallait laisser les dirigeants africains gagner les élections sinon ils n’en n’organiseraient plus. En clair la démocratie n’est pas faite pour l’Afrique. Ses disciples et « amis personnels » : le satrape du Togo pendant quarante ans Ngassimbé Eyadéma et ceux de Tunisie, Ben Ali, du Gabon Omar Bongo, du Burkina, Compaoré, avaient bien assimilé les leçons du maître. On rétorquera encore qu’un portrait à charge évacue l’amour qu’il avait des arts premiers, la journée du 10 mai en mémoire de l’esclavage comme crime contre l’humanité, l’investissement de la France dans le fonds sida et une forme de clairvoyance sur l’Afrique à la fin de sa vie politique. C’est vrai également. Mais tout cela ne pèse pas lourd face au système de corruption généralisé qu’il a hérité de ses prédécesseurs, que son mentor africain Houphouët Boigny avait appelé la Françafrique et qu’il a développé pour financer son parti, ses amis politiques et ses coups tordus. Un masque Baoulé dans un bureau de l’Élysée, un coup politique mémoriel à peu de frais, l’orientation de fonds publics vers une technocratie onusienne et un peu de lucidité crépusculaire, ne font pas un grand homme d’Etat. 

Ce « grand connaisseur » n’a pas vu, ni anticipé, les évolutions profondes du continent : la mondialisation des économies africaines, l’ouverture au monde accélérée de la jeunesse africaine avec les nouvelles technologies de l’information, le besoin de démocratie de la part des nouvelles générations. Il n’a pas su faire évoluer le double carcan monétaire et militaire qui maintient les pays sous la dépendance de la France à travers le franc CFA et les accords militaires. Son aveuglement politique et son avidité de pouvoir participent des causes profondes des crises politiques en cours et de celles à venir, qui enfoncent chaque jour un peu plus l’Afrique sub saharienne dans la guerre.

Le concert de louanges sur l’homme du Vel d’Hiv, de la planète qui brûle, du non à la guerre en Irak, a quelque chose de profondément indécent. Les pleureuses politiques et médiatiques qui aujourd’hui lui tressent des lauriers étaient les mêmes qui, par des petites phrases ou des essais de circonstance, persifflaient sur ce nouveau Roi fainéant à la fin de son second mandat. C’était un brave type, un homme de cœur, un ami fidèle, entend-t-on en boucle. Oui, probablement pour quelques-uns qui l’ont connu de près. Mais ce portrait d’un président aimé des Français, dit-on, est aussi à l’image de la France dans son prè carré africain où elle n’est plus seule : on l’écoute poliment, elle donne des coups de main quand il faut, la mémoire à géométrie variable, un brin donneuse de leçon, paternaliste mais toujours une main dans les affaires d’argent et de pouvoir.

 

 

 

[1]Discours du 19 juin 1991 à Orléans.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.